mardi 12 juillet 2011

Yawar Fiesta

J'ai lu récemment Yawar Fiesta, le grand roman de l'écrivain indigéniste José Maria Arguedas, publié en 1941. Et c'est terriblement bien écrit. Si vous lisez l'espagnol, n'hésitez pas ! 

Le mouvement indigéniste au Pérou, dans les années 1920-1930, cherchait à revaloriser la "race andine", et à redonner une place, dans la littérature et la culture, à la paysannerie oubliée. Il est vrai que pendant ce temps, à Lima, on vivait à l'heure occidentale sans trop se soucier du reste du pays.
Le trait de génie de Yawar Fiesta, c'est d'avoir réussi à rendre l'esprit d'un village andin, et les dialogues des villageois, par une savante utilisation du bilinguisme espagnol-quechua, et par le point de vue du narrateur : en léger retrait, il comprend bien la situation, il décrit sans trop juger, il connait son peuple et le donne à voir.

Au départ de Yawar Fiesta, il y a le village de Puquio, dans les Andes. "Pueblo indio !", comme disent ceux qui le voient... Le premier chapitre est une description du village, et de la façon dont il est perçu par les voyageurs qui y parviennent. On comprend, subtilement, la perception qu'en ont les gens de Puquio : fiers de leur petit village , sous-préfecture de la sierra sud, divisé en quatre ayllus, et avec, à l'écart et en même temps au centre, une rue principale, le jiron Bolivar, où habitent les notables, où ils ont toujours vécu, où ils continuent à vivre. La petitesse provinciale est très bien rendue : quelques gamonales, propriétaires fonciers sans scrupules, les autorités locales, les lieux de réunions - tavernes ou salles de billard sur le jiron Bolivar - et les épouses de ces gens. Les indiens, eux, semblent n'exister que collectivement : c'est une masse, une identité collective.
Tous les ans, pour "vintiuchu", le 28 juillet, fête nationale, on boit à pleines bouteilles, on tire de la dynamite et on organise de sanglantes corridas. Le sous-préfet reçoit une circulaire interdisant la tenue de pareilles corridas non professionnelles, ce qui revient à priver les indiens de leur fête. Voilà pour la trame.

Le sous-préfet réunit les notables pour en parler, et l'on comprend dans cette scène tous les enjeux : fiers de la modernité incarnée par le représentant de l'Etat, obséquieux parfois, mais craignant la réaction de la majorité paysanne, et habitués à leurs fêtes traditionnelles, ces notables vont jouer un jeu subtil. Déférence envers le pouvoir, volonté de se montrer réceptifs à la marche inexorable du progrès, soucieux de ne pas briser l'harmonie paisible du village, désireux de "retourner" le jeune préfet dans leur sens.... Les relations humaines sont très bien rendues.

Autre passage important, l'épisode de la route reliant Puquio à Nazca, sur la côte sud, sans doute une histoire vraie. Pour un prétexte futile (un village voisin voulait percer une route de la sierra vers la côte), refusant de s'en laisser conter et de rester en retard, les Indiens se soulèvent comme un seul homme, par esprit de compétition, et travaillent d'arrache-pied pendant plusieurs semaines pour tracer eux-même, plus vite que les autres, une route vers Nazca. On retrouve là en filigrane l'esprit des travaux collectifs qui structuraient l'organisation sociale des Indiens avant et au début de la Conquête, et laisse les autorités perplexes : le tracé restait à l'état de projet depuis des années, sans volonté politique, et il aurait été difficile et coûteux d'obtenir le même travail des Indiens en un semestre entier. 

Par petites touches comme celle-là, par les dialogues difficilement traduisibles mais qui sonnent juste, Yawar Fiesta, la fête du sang, cherche à rendre l'essence d'un monde andin qui disparait, ce dont Arguedas était conscient. 

Mario Vargas Llosa analyse longuement ses oeuvres et celles d'autres écrivains indigénistes dans L'Utopie archaïque, très beau livre où il remet en perspective la volonté de légitimer la culture indienne par son autochtonie et les "fictions de l'indigénisme" , qui invente un monde plutôt qu'il ne le sauve, et n'est pas exempt de tous soupçons (en particulier un racisme anti-blancs, anti-côte, qui répond au racisme anti-sierra de Lima). Bien évidemment, on accuse alors Vargas Llosa d'accuser les indigénistes d'accuser les Liméniens d'accuser les Indiens d'.... Bref, on est toujours le raciste de quelqu'un, surtout au Pérou.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Merci pour le coup de pouce, je suis étudiante au Pérou pour un semestre et je dois lire Yawar fiesta en Espagnol, ce qui est un peu fastidieux et me prend beaucoup de temps ! Au moins j'aurai l'idée centrale.