mardi 30 juin 2009

Caral inscrite au Patrimoine mondial de l'Unesco

La "ville sacrée" de Caral a été inscrite, dimanche dernier, sur la liste du Patrimoine mondial de l'UNESCO. Cela faisait plusieurs mois que le Pérou présentait Caral comme son site candidat. Le soutien national était d'autant mieux assuré que Ruth Shady, l'archéologue en charge des fouilles depuis plus de 15 ans, est également... présidente de l'ICOMOS - Pérou ! L'ICOMOS, Conseil international des monuments et des sites, est l'organe consultatif chargé de défendre les candidatures devant le Conseil du Patrimoine mondial.

La description donnée par l'Unesco est la suivante :
"Le site archéologique de Caral-Supe qui s’étend sur 626 ha est situé sur un plateau désertique aride en surplomb de la verdoyante vallée de Supe. Il date de la période archaïque tardive des Andes centrales, il y a 5 000 ans, et il s’agit de la plus vieille cité de ce type aux Amériques. C’est un site impressionnant en termes de conception et de complexité de ses éléments architecturaux et spatiaux, notamment de ses monumentales plateformes de pierre et de terre et de ses cours circulaires creuses. Caral, qui n’est qu’un des 18 établissements urbains de la zone, est particulièrement bien préservé. On y trouve une architecture complexe et monumentale, notamment six grandes structures pyramidales. Un quipu (une corde à laquelle plusieurs autres cordelettes nouées étaient attachées, servant à enregistrer et transmettre des informations dans les Andes) retrouvé sur place témoigne du développement et de la complexité de la civilisation de Caral. Le plan de la ville et certaines de ses composantes, notamment les structures pyramidales et le groupe résidentiel de l’élite, témoignent de fonctions cérémonielles, traduisant la puissance de ce que l’on pourrait qualifier d’idéologie religieuse. Le site doit sa remarquable conservation à son abandon précoce et à sa découverte tardive."


Pour répondre à une question formulée précedemment et à laquelle je n'avais pas encore eu le temps de répondre, les précédents articles consacrés à Caral (ici, et ) se fondaient principalement sur une brochure de 40 pages éditée par le projet archéologique : "Caral - Supe, La civilización más antigua de América", et le tome IX de l'Encyclopédie thématique du Comercio, "Primeras civilizaciones", rédigé par Krzysztof Makowski en 2004, des plus sérieux et estimables. Par ailleurs, la plupart des archéologues ou anthropologues péruviens que j'ai entendus sur le thème exprimaient des doutes sur les thèses de Shady, qui tient absolument à faire d'un site archéologique fait de constructions successives et distinctes, le modèle parfait d'une "ville sacrée", capitale d'un Etat archaïque, qui placerait le Pérou au rang des quelques foyers mondiaux de civilisation humaine. Se reporter au 2e article, où tout était dit.

Addendum : si cet article ne confirme pas mes dires...

jeudi 18 juin 2009

"Fausta", le destin d'une Péruvienne élevée au lait de la peur

Le Monde, 16 juin 2009

C'est un film d'après-guerre, une après-guerre qui n'en finit pas dans le Pérou d'aujourd'hui. Presque vingt ans après la défaite des guérilleros maoïstes du Sentier lumineux, les victimes (insurgés comme forces de l'ordre) souffrent encore.

L'un des visages de cette souffrance s'appelle Fausta, dont on va suivre le parcours, et qui donne son titre au film en France. Le titre original est La teta asustada : le sein effrayé. Car, en nourrissant leur enfant, les femmes violées par les combattants lui transmettaient leur souffrance, le maintenaient à l'écart du bonheur.

Tout ça, on le comprend très clairement dès la première séquence de ce beau film, le second de la cinéaste péruvienne Claudia Llosa, couronné de l'Ours d'or lors du dernier Festival de Berlin.

On entend, puis l'on voit une vieille femme alitée qui chante une complainte. La langue est indéchiffrable à nos oreilles, c'est du quechua, la langue des Incas. Les sous-titres nous disent la terrible histoire de la mourante, violée alors qu'elle portait l'enfant de son mari, assassiné sous ses yeux.

C'est la mère de Fausta, une jeune femme d'une beauté quasi extraterrestre. Emportée par la souffrance, la malheureuse laisse Fausta seule au sein d'un clan qui a fui son village pour s'installer dans un quartier précaire de la périphérie de Lima. L'oncle de Fausta, patriarche - bienveillant - de la famille, s'apprête à marier sa fille et demande à l'orpheline de pourvoir aux funérailles de sa mère.

La jeune femme est forcée de sortir de son isolement et trouve du travail comme domestique chez une pianiste qui habite les beaux quartiers. Le film suit alors un double mouvement : le deuil de la mère disparue, le retour de la fille dans le monde des vivants.

Dès son premier film, Madeinusa, Claudia Llosa jonglait entre la brutalité et la rêverie, l'horreur et la sensualité, d'une façon si clairement apparentée au réalisme magique des grands auteurs hispano-américains qu'on ne pouvait être surpris d'apprendre que la jeune cinéaste est apparentée à l'écrivain et homme politiqueMario Vargas Llosa.

Fausta se joue en partie sur ce registre. Pendant tout le film, le corps de la mère attend - quasi incorruptible - que sa fille ait trouvé les ressources pour le mener à sa dernière demeure. Cette présence muette et funèbre fait comme un bourdonnement sombre qui tend toute l'histoire. Mais celle-ci passe par des humeurs très variées. Au contact de la musique que joue sa patronne, Fausta retrouve les mélodies que lui chantait sa mère, en invente de nouvelles. Une intrigue secondaire - qui n'est pas l'élément le plus réussi du film - montre comment sa blonde maîtresse se sert sans scrupule du patrimoine ancestral, en une métaphore un peu trop transparente.

UN PHYSIQUE EXCEPTIONNEL

L'important est ailleurs, dans la métamorphose inexorable, aux étapes presque imperceptibles, de la jeune fille élevée au lait de la peur. Magaly Solier est une actrice au physique exceptionnel, mais celui-ci ne l'est pas assez pour distraire de son travail. Elle fait passer en Fausta des émotions aux nuances très fines. A travers la croûte de peur qui l'enveloppe depuis longtemps, on voit poindre l'amusement, la colère, l'espoir.

En contrepoint, Claudia Llosa chronique les préparatifs de la noce qui préoccupe tant l'oncle de Fausta. La réalisatrice donne une image très stylisée, souvent burlesque, de la vie quotidienne dans un quartier populaire de Lima. L'agitation, qui ressemble à celle qui fait grouiller un bidonville de Lagos ou de Lahore, se détache sur fond de montagnes écrasantes, sur une terre brune sans végétation.

On sent parfois que le cadre de l'image, l'organisation des mouvements des personnages frise la dérision. Mais, toujours, le film se reprend, et penche du côté du respect, pour régler son pas sur celui de Fausta.

lundi 15 juin 2009

Le Premier ministre péruvien demande pardon

Le Premier ministre péruvien, Yehude Simon, a annoncé qu'il démissionnerait après la fin des négociations entre le gouvernements et les nativos. "Je dois résoudre les problèmes avec nos frères amazoniens, conduire le pays vers la paix, après cela je n'aurai aucun problème à dire au président de la République que nous avons tenu parole, et je remettrai notre démission. J'assume ma responsabilité comme chrétien, et je demande pardon pour ce qui me revient."

dimanche 14 juin 2009

Plus de 500 étudiants de l'Université Catholique ont défilé pour l'Amazonie

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L'indignation, l'organisation et l'engagement de plus de 500 étudiants de l'université catholique du Pérou (PUCP) se ressentaient dans la manifestation pour la Journée nationale d'appui à la lutte amazonienne et de refus de l'autoritarisme gouvernemental, dans le centre de Lima. Les étudiants ont marché le long des avenues Universitaria, Colonial et Abancay. Parmi leurs slogans, "La selva no se vende, la selva se defiende", "Marcha, marcha, marcha, por un alto al fuego, no queremos ver más peruanos muertos", "Alerta, alerta, alerta que camina la marcha estudiantil por la amazonia". Leur solidarité constante face à la mort des policiers s'est particulièrement exprimée, dans leurs accusations du gouvernement : "Por culpa de García, mueren policías".
Ils défilèrent de manière pacifique et sans heurts jusqu'aux premières cuadras de l'avenue Abancay, avec les étudiants de l'université Ruiz de Montoya.
Dans les moments de répression, ils se replièrent sur la place de France, et décidèrent de cesser la mobilisation pour des raisons de sécurité ; cependant, ils condamnèrent les harcèlements et l'usage excessif de bombes lacrymogènes de la part de la police, considérant ces mesures manifestement disproportionnées au vu des actions réalisées par les étudiants.

Ils attirèrent l'attention sur le fait que le Comité de solidarité pour l'Amazonie et le Front pour la souveraineté et la vie avaient précedemment refusé ce type d'actions, et que l'usage de cocktails molotofs est resté le fait d'individus isolés. De même, ils restent préoccupés par la détention d'une quinzaine d'étudiants, et d'autres actes d'agression.
Finalement, il faut souligner que quelques-unes des pancartes et des slogans de la manifestations rappelaient que les demandes des peuples amazoniens ne se limitent pas à l'abrogation des décrets législatifs, mais remettent en cause le modèle de développement et l'action négative des transnationales : "Queremos masato, queremos maiz, las trasnacionales fuera del pais".
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Photos ici :)
Ah le dur apprentissage de l'exercice des droits démocratiques... Il paraît que ça a pas mal manifesté à Lima, en faveur des nativos.

lundi 8 juin 2009

Où l'on parle des "indiens du Pérou"

La stratégie économique du Président, depuis son élection en 2006, est résumée dans son célèbre discours sur "El perro del hortelano". Selon l'expression péruvienne, le chien du maraîcher ne mange rien, mais empêche quand même les autres de manger. Alan Garcia avait donc comparé le Pérou à ce perro del hortelano, assis sur un territoire extrêmement riche mais qu'il se refusait à exploiter et développer. Il s'emploie donc à favoriser l'investissement étranger, le Pérou n'en ayant pas les moyens. Les choses se compliquent lorsque l'on touche à la selva, la jungle amazonienne.

Contrairement à la Bolivie ou au Honduras, par exemple, il n'y a pas d'indiens au Pérou. Du moins, il n'y en a plus. D'une part, parce la plupart de la population est métisse ; d'autre part, parce que sous le gouvernement du général Velasco, le terme d'indio, trop péjoratif, a été abandonné au profit de celui de campesino. Il y a donc dans les Andes une forte population paysanne, mais pas de "population indienne".
Dans la selva, par contre, il reste des "nativos", des tribus amazoniennes, des ethnies assez écartées du développement économique, mais pas complètement de la vie du pays. Leur patrimoine culturel est reconnu, leur organisation relativement respectée. Il y a aussi, et surtout, tous ces Péruviens qui habitent les villes amazoniennes, tout en étant pleinement insérés dans la société. Ce sont surtout eux qui manifestent : il ne faut pas s'attendre à voir des hommes en pagne à demi-nus quand on parle de manifestations "d'Indiens" dans la jungle amazonienne...

Depuis quelques années, on observe au Pérou un mouvement "d'indianisation" de ces populations, vraissemblablement sous l'influence d'ONG nord-américaines qui cherchent à créer une conscience politique et à promouvoir les "droits des peuples indigènes". C'est un combat idéologique, sans doute également un anti-libéralisme par procuration de ces ONG, qui instrumentalisent et déforment de vagues concepts amérindiens (le respect de Mother-Earth et de la nature....) dans toute l'Amérique Latine.

L'année dernière, pour la première fois, les protestations de tribus amazoniennes ont fait reculer le gouvernement. Il semble que cette fois-ci, il y ait à la clé des ressources pétrolières récemment découvertes. Pour justifier le développement économique, le Président Garcia en revient aux vieilles attaques politiques : il dénonce les méthodes "terroristes", les attaques qui s'inscrivent dans le cadre d'un "complot contre la démocratie", et qui rappellent les années du Sentier Lumineux... Comme d'habitude.

Mais cette fois-ci, l'affaire a l'air sérieuse et les conflits, rudes. Ce qui pourrait provoquer du grabuge politique.

Violences en Amazonie

L'Express

YURIMAGUAS, Pérou - Une cinquantaine de personnes ont péri depuis vendredi dans des affrontements entre la police péruvienne et des tribus de l'Amazonie opposées à l'octroi de concessions à des compagnies minières étrangères dans la forêt équatoriale du nord du Pérou.

Manifestants et policiers face à face dans la province amazonienne de Bagua, dans le nord du Pérou. Une cinquantaine de personnes ont péri depuis vendredi dans des affrontements entre la police péruvienne et des tribus de l'Amazonie opposées à l'octroi de concessions à des compagnies minières étrangères dans la forêt équatoriale du nord du pays. (Reuters/Thomas Quirynen)

Manifestants et policiers face à face dans la province amazonienne de Bagua, dans le nord du Pérou. Une cinquantaine de personnes ont péri depuis vendredi dans des affrontements entre la police péruvienne et des tribus de l'Amazonie opposées à l'octroi de concessions à des compagnies minières étrangères dans la forêt équatoriale du nord du pays. (Reuters/Thomas Quirynen)

Les protestataires disent avoir perdu 30 des leurs dans ces affrontements, tandis que le gouvernement fait état de 22 membres des forces de sécurité tués en deux journées de heurts.

Face à ce bain de sang, des voix nombreuses se sont élevées pour réclamer la démission du Premier ministre, Yehude Simon. Ces violences, qui représentent la plus grave crise depuis l'arrivée au pouvoir du président Alan Garcia, soulignent les tensions entre les élites de Lima et le monde rural pauvre. Elles risquent de faire échouer les efforts du gouvernement pour ouvrir davantage le Pérou - en l'occurrence le secteur minier - aux investisseurs étrangers.

Le président Garcia s'en est pris aux protestataires, les accusant d'avoir attaqué leur propre pays, d'avoir agi comme des terroristes, et il a laissé entendre qu'ils y avaient peut-être été incités par des étrangers. Garcia, qui passe pour un critique acerbe des régimes de gauche d'Amérique latine, n'a pas voulu en dire plus.

L'armée a imposé des couvre-feux, mais les milliers d'Indiens révoltés, armés de lances de bois, ont juré de maintenir leurs barrages routiers dans l'Amazonie si le gouvernement ne renonce pas à vouloir briser leur mouvement.

"Nous luttons parce que nous craignons que l'on nous dépossède de nos terres", a expliqué un manifestant de 38 ans à l'un des barrages routiers.

Une dizaine de policiers enlevés par les manifestants ont été tués et une vingtaine d'autres ont été libérés lors de l'intervention de l'armée pour mettre fin à cette prise d'otages, a déclaré samedi à la station de radio RPP le chef de la police nationale Miguel Hidalgo. Plusieurs otages sont portés manquants.

Des milliers d'Amérindiens s'emploient depuis avril à bloquer routes et voies d'eau pour obtenir l'abrogation d'une série de lois adoptées l'an dernier pour encourager des compagnies étrangères à investir en Amazonie.

Imputant les violences aux manifestants, le président Garcia a estimé que le moment était venu de mettre fin aux blocages des routes, des rivières et des installations énergétiques.

Simon, ancien militant de gauche auquel Alan Garcia a fait appel voici un an pour tenter d'éviter des troubles sociaux dans le pays, n'a de son côté pas réussi à négocier l'arrêt des blocus en cours.