lundi 7 septembre 2009

Parlait-on quechua dans l'empire wari ?

Pour mieux comprendre jusqu'où peut aller l'imagination archéologique, voici les résumés de deux grands discours : ceux d'Isbell et de Cerrón-Palomino. Chacun à sa manière réfléchissait sur les origines du quechua et de l'aimara, au-delà des données habituelles sur les Incas. Je vous préviens d'avance : le niveau était assez haut, ce n'est pas facilement résumable et explicable... Pour les courageux spécialistes qui suivent encore, voici :



William Isbell est le grand spécialiste de Wari, et de tous les conférenciers archéologues, c'est celui qui avait fait, me semble-t-il, le plus grand travail interdisciplinaire. Suite à ses récentes fouilles et aux datations au carbone 14 obtenues, il propose une nouvelle chronologie pour Wari, associée à une réflexion sur la diffusion linguistique :


(1) 550 - 650 : Nasca - Huarpa. Nasca, sur la côte sud, et Huarpa, dans la sierra sud, s'associent dans une sorte de fédération bilingue qui devriendra Wari (les Nasca parlant un proto-aimara, et les Huarpa un proto-quechua).
(2) 650 - 725 : Chakipampa. Les Nasca perdent de l'importance au sein de la fédération (et l'aimara avec eux), tandis que Wari commence une période d'expansion et de colonisation vers le sud, avec administration directe des territoires occupés. Logiquement, le quechua se diffuse aussi vers le sud.
(3) 700 - 775 : Incursion. Suite à un "concile oecuménique" entre Wari et Tiwanaku, les deux empires adoptent un nouveau système religieux, dont la meilleure représentation est le Dios de los Báculos. Dans l'empire wari, la communauté linguistique quechua se maintient grâce aux mouvements réguliers de population : service militaire, travaux communs, rituels dans des centres religieux comme Pachacamac...
(4) 775 - 1000 : Post-Incursion Wari. Cette période est marquée par l'administration indirecte du territoire, l'intégration des populations reposant davantage sur les valeurs religieuses.
Cela permet d'expliquer pourquoi l'on a deux zones de quechua : un nord assez fragmenté (lieu de contrôle indirect et d'émergence de nouvelles entités politiques) et un sud plus unifié (homogénéisation linguïstique entre Wari et ses colonies).

Replacé dans son contexte, la démonstration est claire, sa causalité évidente. Mais ce qui est intéressant, c'est d'entendre le lendemain Rodolfo Cerron-Palomino, éminent linguïste de la Catolica, démontrer quasiment l'opposé !


Grâce à ses études sur l'onomastique andine, il démont(r)e bien des choses. Pour résumer la situation :
- Le Puquina vient du pourtour du lac Titicaca .
- L'Aimara est originaire de la côte centro-sud et des proches montagnes (Lima, Ica) ;
- Le Quechua vient de la région centro-sud (Chincha).
Pour Cerron-Palomino, l'aimara trouve ses origines dans la côte, entre Lima et Ica ; lors du processus de nazquisation d'Ayacucho (la première phase d'Isbell), c'est l'aimara qui devient la langue de Wari, et est diffusée lors de l'expansion vers la sierra sud. Il en veut pour preuve la diffusion simultanée de l'agriculture en terrasses, et de toponymes comme "huarochiri" (le constructeur de terrasses) nettement aimara.
L'expansion Wari entraîne l'expansion de l'aimara. En-dehors de cette période, on ne trouve pas de trace antérieure de l'aimara en Bolivie : c'est donc très probablement une autre langue, le Puquina, qui était parlée de la Bolivie jusqu'à Sicuani et au cañon de Colca avant d'être "aimarisée".
Vers 1000, à la chute de Tiahuanaco, des chefs parlant puquina migrent vers la région wari, où ils se retrouvent en minorité linguïstique et épousent des femmes aimara. Cette élite donne naissance aux premiers Incas, qui ont donc l'aimara comme langue maternelle. Ce n'est qu'à partir des expéditions de Pachacutec, vers 1440, que les Incas décident d'adopter et de diffuser le quechua, omniprésent dans les terres conquises, et d'en faire la seule langue de l'empire.

Voilà qui fait bien bouger les lignes... Les exposés du Symposium fourniront la matière du prochain Boletin de Arqueologia PUCP, qui fera largement le point sur la question.