mardi 9 décembre 2008

La poupée Chancay d'André Breton

Trouvé par hasard dans les collections d'André Breton, en vitrine au musée du Centre Pompidou : une poupée Chancay.
De la culture Chancay, qui s'est développée sur la côte centrale du Pérou entre 1300 et 1450, on en connaît surtour les tombes, j'en avais déjà parlé ici. Les poupées mortuaires, faites de tissus, étaient disposées dans les tombes pour accompagner le défunt.

On fabrique encore aujourd'hui des poupées de chiffon qui ressemblent à celle-ci.
Je ne sais pas comment André Breton se l'est procurée, mais ça m'a fait plaisir d'en retrouver une. Les surréalistes s'entouraient de tout plein de trucs exotiques: "des masques mexicains, des objets océaniens, des poupées hopi, des sculptures esquimeau..."
En cherchant bien, j'ai retrouvé dans le Mur Breton une céramique Nazca un peu cachée, et je me demande si sur la seconde photo, la statuette grise de gauche, à tête trapézoïdale, ne serait pas Chancay elle aussi.
"Le Mur Breton, reconstitué lors de la réouverture du Musée d'art moderne, rassemble plus de deux cents objets tels qu'ils étaient disposés à la mort d'André Breton dans la seconde pièce de son atelier, au 42 rue Fontaine où il vivait et travaillait depuis 1922. Cet étalage réunis toutes les catégories désignées pour L'Exposition surréaliste d'objets de 1936 : toiles et objets surréalistes (LHOOQ de Picabia, Tête de Miro, Picasso, Arp, nature morte du Douanier Rousseau, Giacometti, Boite en valise de Duchamp), objets naturels (racines, pierres), objets trouvés, objets interprétés, objets populaires, objets magiques (boule de voyante), objets sauvages ou primitifs, fétiches et masques précolombiens, africains et océaniens. Le Mur, work in progress, est un assemblage d'objets savamment placés selon des critères signifiants, reposant sur des lignes de force destinées à dialoguer entre elles".

lundi 8 décembre 2008

Lima, de l'autre côté

Deux minutes de Lima.

Juste un aperçu de Lima, divers fragments filmés plutôt dans le nord de la ville, au cours de ces interminables déplacements urbains en combi. On sort des quartiers "touristiques", par leur histoire (le centre-ville, avec le tracé espagnol en damier et ses vieux bâtiments du XVI-XVIIe, inscrit au Patrimoine mondial de l'humanité) ou leur confort (les "beaux quartiers" de Miraflores, San Isidro, Barranco... tournés vers l'occident et le "progrès"), pour entrevoir le quotidien humble, poussiéreux, travailleur, criollo, de Lima la fea ; ses façades décrépies, ses véhicules trop âgés, ses routes en mauvais état, son sable sale, ses marchés informels, ses couleurs délavées.
Et j'en viens à me demander ce qui m'y rendait si heureux, comment je trouvais si naturel ce qui, vu comme ça, parait tellement désorganisé et sous-développé. Et ces collines où s'entassent les migrants venus de la sierra, que l'on appelle pudiquement pueblos jovenes. Et cet étalement urbain désordonné, ces lignes de bus de dizaines et de dizaines de kilomètres, et ce bruit continu, klaxons, voitures, radios, Panamericanaaa, Rrradio Felicidad, cumbia, cris du cobrador annonçant ses destinations. Et ce ciel gris panza de burro, si triste et déprimant.
Et pourtant.
La gente.

mercredi 3 décembre 2008

El huerto de mi amada

Je viens de finir, ce matin, El Huerto de mi amada, livre d'Alfredo Bryce Echenique qui avait obtenu le prix Planeta en 2002 (le deuxième prix littéraire le plus doté au monde après le Nobel : 600 000 €).
Bryce Echenique, qui aura bientôt 70 ans, est l'un des grands auteurs péruviens, même s'il n'est pas aussi connu que Mario Vargas Llosa, et l'un des plus traduits. Ses livres sont pleins d'humour, d'ironie, de tendresse, de phrases interminables et mordantes, et trainent inlassablement au fil des années et des sentiments. Je connais à Lima une de ses aficionadas qui a lu trois ou quatre fois chacun de ses livres...

Même s'il réside aujourd'hui principalement en Espagne, notre Bryce a passé plusieurs années à Paris, étudiant la littérature française à la Sorbonne puis Vincennes à la fin des années 1960 (il a d'ailleurs passé mai 68 à Paris). Il en a conservé un certain goût pour le français, et une forte impression qui marque nombre de ses bouquins.

El huerto, cela signifie le verger, le jardin potager ; le jardin de ma bien-aimée, pourrait-on dire dans une inspiration biblique. Le titre vient d'une chanson créole de Felipe Pinglo.

L'histoire se passe à Lima, en 1957, dans la haute société péruvienne. Lors d'une fête donné par ses parents, le jeune Carlos Roberto Alegre di Lucca (disons plutôt Carlitos Alegre), 17 ans, tombe fou amoureux de doña Natalia de Larrea y Olavegoya (Natalia de Larrea, pour faire court), 33 ans, divorcée, séductrice, puissante. Il s'échappent de la fête, provoquent un scandale dans la oligarquia limeña et se réfugie dans ce jardin, à l'écart de Lima, protégés par un vieux couple de serviteurs italiens et un chauffeur en uniforme.

Et la vie s'écoule dans ce jardin, dans la Lima des année 1950, avec deux impayables jumeaux, Raul et Arturo Céspedes Salinas, prêts à tout pour parvenir au sommet de la mecque du firmament de la bonne société, Raul, oui, Arturo, qui étudient en médecine avec Carlitos et en profitent pour se faire introduire dans la bonne société, bien qu'ils vivent dans une maison démolissable rue de l'Amertume et méprisent leur petite soeur Consuelo, ni belle ni laide, la pauvre petite, au gré des phrases tendre de Bryce qui s'y connaît, le bougre, pour que défilent les jours et les mois dans le jardin, proche de Lima et de son avenue Javier Prado... Finalement, tout à la fin, Natalia parviendra à emmener Carlitos en Europe, où elle dirige plusieurs boutiques d'Antiquité à Londre, Paris et Rome ; Carlitos devient un grand médecin dermatologue, mais il reste un de ces dénouement sublimes dont Bryce a le secret.

Très belle description de la haute société liménienne des années 1950, qui était celle de l'auteur. Histoire d'amours compliqués, contrariés, fougueux et tendres. Du grand Bryce.

C'est après avoir refermé le livre que l'on comprend mieux les sept citations mises en exergue au début de l'oeuvre, dont (en français dans le texte) :

"Souvenir ridicule et touchant : le primer salon où à dix-huit ans l'on a paru seul et sans appui! Le regard d'une femme suffisait pour m'intimider. Plus je voulais plaire, plus je devenais gauche. Je me faisais de tout les idées les plus fausses ; ou je me livrais sans motif, ou je voyais dans un homme un ennemi parce qu'il m'avait regardé d'un air grave. Mais alors, au milieu des affreux malheurs de ma timidité, qu'un beau jour était beau !"

KANT

Et "Voilà donc le miracle de votre civilisation ! De l'amour vous avez fait une affaire ordinaire".

BARNAVE