dimanche 21 septembre 2008

Sofia Mulanovich

Dans El comercio d'il y a trois jours, cette gentille caricature :

Heureusement nous avons des ressources pour affronter la crise financière internationale...
Et sous la vague, le président Alan García : "Allo? Passez-moi Sofía Mulanovich, s'il vous plaît..."


Mais qui est donc Sofia Mulanovich ? Les Péruviens la connaissent bien : c'est la championne nationale du surf ! Car le Pérou possède une longue bande côtière, quelques excellents spots, et cette pépite de Sofía. Pensez donc : en 2004, à 20 ans, elle a remporté le World Championship Tour, avec la particularité d'être la première Péruvienne et sud-américaine, et la plus jeune championne de l'histoire du WCT ! Pour la quatrième année consécutive, elle vient ce mois-ci d'être élue meilleure surfeuse de l'année aux Surfer Poll & Video Awards’. Elle se maintient à un excellent niveau tant dans les compétitions que dans le coeur de ses compatriotes, peu habitués à briller dans le sport mondial.

Il faut remonter à la séléction péruvienne de football et son fameux défenseur Héctor Chumpitaz (Copa América 1975), ou à l'équipe féminine de volley emmenée par Irma Cordero (quarts de finale de la Coupe du Monde 1973), pour retrouver un tel niveau. Sofía Mulanovich est donc admirée, comme championne mondiale et ambassadrice du Pérou ; elle est populaire, photogénique, jeune, etc. L'opérateur téléphonique Movistar, la compagnie aérienne LAN ainsi que l'agence gouvernementale de promotion touristique, PromPerú, l'ont ainsi mise en avant.
Je me souviens avoir vu ses photos, en publicité, dès ma première semaine au Pérou... On ne l'appelle même plus "la Gringa". C'est une star nationale, Sofía.

Robert Charroux : L'énigme des Andes

Ou comment retrouver un vieux livre chez sa grand-mère peut offrir de francs éclats de rire. Publié la même année (1974) et chez le même éditeur (Robert Laffont) que Les vikings en Amérique du Sud, il s'agit cette fois-ci d'un ouvrage de Robert Charroux, bien connu des amateurs d'ésotérisme ou de secrets cachés, et des chercheurs de trésors. "L'énigme des Andes - Les pistes de Nazca, La Bibliothèque des Atlantes" se décompose en trois grandes parties.


Premièrement, les fameuses pierres d'Ica (plus d'explications ici ou , même s'ils ne font que reprendrent les informations du livre). Robert Charroux y présente au monde cette découverte apocalyptique : le Dr. Javier Cabrera, à Ica, a accumulé au fil du temps une impressionnante collection de pierres gravées, découvertes dans la région, qui démontrent formellement que l'homme a cotoyé les dinosaures, qu'il bénéficiait d'une technologie avancée (loupes, téléscopes), qu'il savait pratiquer des greffes du coeur en évitant les rejets grâce à la transfusion du sang de femmes enceintes, etc.
Ci-contre, deux hommes attaquent un brachiosaure, tandis qu'un serviteur-primate, blessé par le monstre, tombe. Cette civilisation n'a pu disparaitre que dans le grand Déluge, qui se produisit comme chacun sait il y a 12 000 ans en engloutissant l'Atlantide (le Déluge biblique n'ayant eu lieu que 3000 ans avant notre ère). "On peut logiquement penser que les Ancêtres Supérieurs étaient les Atlantes dont des ethnies rescapées auraient, après l'engloutissement de leur continent, opéré leur diaspora dans la région d'Ica, en y laissant en dépôt les pierres parlantes de mon musée", lui affirme le Dr. Cabrera. Mais bien sûr.
Ce musée est donc la Bibliothèque primhistorique d'Ica, lieu de transmission des connaissances à la Mémoire de l'Humanité (préhistoire étant devenu un mot périmé, primhistorique sous-entend "une vision nouvelle des temps anciens qui répudie l'ancêtre-singe, admet l'authenticité des Ancêtres Supérieurs et des hautes civilisations disparues").


Deuxièmement, les non moins fameuses lignes de Nazca.
Étrangement calme, cette partie se contente de raconter la journée passée sur les lieus pour chercher à comprendre comment ont été tracées ces pistas et lineas, qui sont vraissemblablement des "bases pour voyages en outre-monde", un "terrain d'atterrissage préhistorique", "le chef-d'oeuvre d'un inconscient collectif", "réalité, délire ou égrégore massique", ou quelque chose comme ca. Le sujet n'est pas très développé (Däniken était déjà passé par là en 1968 pour y populariser la théorie de la piste d'atterrissage des soucoupes volantes). Robert Charroux admet qu'il n'y comprend pas grand-chose et réfléchit davantage sur les chromosomes-mémoires des Andins, qui gardent au fond de leur inconscient le sens de la géométrie et la technique de transmission des idées par les lignes, "héritée des Incas" (?!).

"Pour eux, écrit-il, il est aussi naturel, instinctif et obligatoire de faire des dessins sur les montagnes que pour nos bergers de tailler un baton ou de construire un borie. Un legs ancestral les sollicite, les guide par l'intermédiaire de leurs chromosomes-mémoires".
"Sur la montagne, les autochtones tracent encore de nos jours des inscriptions dont les lettres sont formées par des alignements de pierres ou par des pieds de la plante ichu", évidente survivance de la mémoire chromosomique transmise par les Ancêtres Supérieurs. Je confirme (cf. photos).



La troisième partie est franchement illisible et hermétique ; on y mélange tout en vrac, dans la tradition ésotérique, avec les complots de la CIA, le trésor de Rennes-le-Chateau, l'antiquité de Glozel, les Cosmogenèses antiques et fins de monde, les livres sacrés de l'Inde ou des Mayas, les nombreuses apparitions d'OVNI, le triangle des Bermudes, la résurgence du Livre d'Enoch, l'Eve des Celtes, ou bien encore Announ, Abred et Gwenved. Le Da Vinci Code des années 1970, en somme, encore très marqué par les Extra-Terrestres. C'était l'époque.
Quelques remarques intéressantes :
- En apportant des information aussi dérangeantes pour la Sciences Officielle, il est évident que Robert s'est attiré les foudres de la Conjuration de la Contre-Vérité (avec majuscules) et de la classe scientifique officielle. Mais il est connu que "les prehistoriens classiques sont victimes de leurs préjugés, de leurs oeillères et de leurs décrets-lois".
- Comme nous sommes a la fin des temps, "à l'aube de l'Apocalypse de l'Occident : les hommes lucides doivent en prendre conscience". J'en frissonne.
- Comme Robert ne connaît pas grand-chose à l'archéologie andine, tout ce qui est admirable est dû soit aux Incas, soit à Tiahuanaco, soit aux Ancêtres Supérieurs, les deux premiers étant à peu près contemporains et équivalents. Il faudra reparler de la fascination disproportionnée exercée par Tiahuanaco.

samedi 20 septembre 2008

Mais quel est donc l'intérêt d'un musée d'art précolombien ? L'exemple des têtes-trophées nascas.

On pourrait me dire que je râle ; c'est simplement que, si le choix culturel du Musée d'Art Précolombien de Cusco peut éventuellement permettre de regarder de la céramique préhispanique sous un autre regard -ce qui n'est pas mauvais en soi-, je considère que l'on n'y apprend rien sur les civilisations qui l'ont produite, et que le côté esthétique de l'affaire peut aussi bien se retrouver dans tout musée archéologique. Un exemple avec la civilisation Nasca.


Terrines. Représentation de têtes trophées. Nasca. Epoque de l'Essor, 1-800 après J.-C.
"La guerre est restée reflétée dans l'art de tous les temps ; les artistes ont su capter le sens symbolique, la cruauté et la force des luttes. Les artistes nasca n'ont pu s'abstraire de cette réalité et, bien qu'ils ne possédaient pas de grande adresse sculpturale, ils utilisèrent leur habilité en peinture, pour détacher les éléments substantiels du combat. Dans leurs oeuvres, ils surent combiner tant l'exigence rituelle que la qualité picturale et l'usage de la couleur.
L'observation de ces têtes trophées nous met face à diverses sensations ; leur caractère quelque peu primitif attire notre attention et nous pouvons observer comment la férocité, la douleur et la force des visages ont été exprimés avec sobriété".
Je ne sais pas si vous pensez de même en voyant ces deux têtes trophées... ni même si vous en comprenez le sens et l'utilité. Qu'aurait-t-on pu en dire, dans un cadre plus archéologique ?


La culture Nasca surgit autour de 100 avant J.-C., dans la côte sud du Pérou, et se maintient jusqu'aux alentours de 700 après J.-C. (l'influence de l'empire Huari se fait alors sentir).


Dans l'iconographie nasca, que l'on retrouve sur les céramiques ou les textiles, un thème est récurrent : celui de la chasse des têtes-trophées. Le terme de tête-trophée vient de l'allemand Max Uhle, l'un des tout premiers archéologues du Pérou, qui l'a introduit en pensant aux têtes réduites des indiens Jivaros. Il s'agit de têtes humaines, décapitées, et préparées pour conserver une apparence humaine : yeux et joues remplies de coton, mandibules rattachées, lèvres scellées par des épines de cactus. On en retrouve de nombreuses représentations dans l'iconographie. Elles évoquent des rituels complexes liés à la fertilité agricole, à la mort et à la regénération de la vie.


Quant à la chasse des têtes-trophées, il s'agit d'un combat cérémoniel, qui implique la mort du perdant et la transformation de sa tête coupée en ex-voto, ou offrande portative. Dans la plupart des représentations anciennes, les combattants portent des masques d'êtres surnaturels, ou bien sont déguisés (orques, oiseaux de proie, félins). Têtes et guerriers se font plus présentes vers 400-500 (époque Nasca 5), et les guerriers apparaissent alors sans déguisement.

Les têtes-trophée sont des offrandes. Elles sont destinées aux êtres surnaturels représentés, qui lèchent le sang, engloutissent les têtes-trophées, ou les suspendent à leurs corps. Le destinataire privilégié des têtes devient rapidement un être marin mythique, une sorte d'orque géant, qu'il fallait nourrir. Vivant dans un des déserts les plus secs au monde, les Nascas avaient une relation à l'eau et à la mer particulière.


On a également retrouvé des têtes-trophées inhumées avec des personnages importants de la société nasca. On suppose actuellement qu'elles ne représentent pas d'autres ancêtres, mais qu'il s'agissait d'un moyen de "donner à manger" aux ancêtres enterrés, pour favoriser leur renaissance. Cela liait les vivants et les morts. La société était en effet basée sur les relations de parenté, et la vénération d'un ancêtre commun permettait de renforcer les liens entre les membres du groupe. Les enterrements pouvaient également servir à justifier la prétention de la société nasca sur un territoire, face à d'autres peuples.



Rien de tout cela n'est expliqué dans le MAP. C'est un choix. C'est dommage.

Le MAP se veut le premier musée du Pérou à privilégier ce choix et ces critères esthétiques, artistiques, pour hisser les cultures préhispaniques au rang d'oeuvres d'art ("premier" ou "moderne", je ne sais pas). Mais il me semble que c'est davantage pour s'adapter aux goûts occidentaux, que pour rendre hommage à ces cultures. Dans tout musée archéologique, inévitablement, les pièces présentées sont choisies pour leurs critères esthétiques, pour leur beauté plastique, pour la richesse de leur décoration, pour leur qualité explicative. Ce qui n'empêche pas de les contextualiser, de les expliquer, d'en faire comprendre le sens et la complexité.

vendredi 19 septembre 2008

Musées péruviens

Avec une telle richesse culturelle, le Pérou abrite, bien sûr, de très nombreux musées : plus de 200, la plupart situés à Lima. Parmi les musées archéologiques, certains ont été ouverts pour abriter des collections personnelles d'archéologues (Rafael Larco Hoyle et son Musée Larco), de collectionneurs (les musées Amani à Lima ou Cassinelli à Trujillo, dont les pièces ont souvent été rachetées aux pillards), ou des collections publiques (Musée national de Pueblo Libre, Musée de la Nation).
D'autres sont des musées de site, construits à proximité d'un site pour y exposer le résultat des fouilles, ou lorsque le musée local devient insuffisant. C'est par exemple le cas des musées de site de Puruchuco ou de Pachacamac, qui permettent de présenter les trouvailles et de les contextualiser. Il en existe 29 de ce type au Pérou.

A noter : le musée des Tombes Royales du Seigneur de Sipán, inauguré en 2002, pour présenter le résultat des fouilles menées depuis la fin des années 1980, et qui atteindra en fin d'année son millionnième visiteur, a été classé en 2004 par le magazine ARTnews comme l'un des dix musées les plus importants au monde ("et dont vous n'avez pas entendu parler"). Et de fait, il est véritablement excellent.

Une tendance assez récente a également fait son apparition. Je veux parler du Musée d'Art précolombien, un peu dans la lignée du Quai Branly, et qui mérite bien un gros article.

Le Musée d'Art Précolombien

"Il n'est pas loin, le jour où les objets provenant de lointaines terres du monde, abandonneront les musées ethnologiques pour occuper une place de choix dans les musées d'art" : cette phrase de Lévi-Strauss résume admirablement la vision culturelle du Musée d'Art Précolombien de Cusco. Ce musée est en fait une "annexe" du Musée Larco, de Lima, d'où proviennent les 450 pièces exposées. Mais contrairement aux collections d'origines, présentées dans un musée archéologique, celui-ci se veut artistique. Un panneau général présente la grande séquence historico-culturelle  dans laquelle s'inscrivent les objets de la salle (suivant la chronologie établie par Rafael Larco Hoyle dans les années 1960, et que le Musée Larco est seul à employer encore...). Pour le reste, pas une explication historique, culturelle, rituelle, sociale, pas de présentation du lieu de découverte, ni de la civilisation. Voici à quoi ressemble le musée d'art précolombien : je vous laisse les textes en intégralité. Certains sont également disponibles sur le site du musée, dans la Galerie)

Cruche. Mochica. Epoque de l'Essor, 1-800 après J.-C.
"Avec une grande aisance et beaucoup de liberté, l'artiste mochica a pris un vif plaisir à expérimenter le maniement des formes et des couleur qui, comme sur cruche, sortent des paramètres auxquels son univers céramique nous avait habitués.
Dans cette pièce, le maniement de la ligne sur la couleur prédomine, jusqu'à parvenir à un équilibre parfait, presque mathémathique, des dimensions. Tout est exact en elle, rien n'est de trop, rien n'est accidentel. Ce sont des manifestations d'un esprit inquiet qui, abandonnant fugacement les linéaments de la production céramique, ose travailler des formes différentes, où restent inscrites son habilité plastique et son son esthétique élevé".

La version francaise des "descriptions" traduit parfois artista par artiste, parfois par artisan. Etrange vision des choses. Tous les archéologues s'accordent sur le fait que la plupart des sociétés comprenaient un groupe de potiers, qui pouvaient se consacrer à temps plein à l'élaboration de pièces utilisées dans les rituels cérémoniels, pour les banquets, comme offrande funéraire ou pour l'usage domestique. Mais parler d'artistes pour ces producteurs de céramique ne parvient pas à me convaincre. Ou alors, les usines Ikéa sont des foyers artistiques de premier ordre dans l'Europe contemporaine (notez la diffusion rapide de leur style mobilier et l'acceptation idéologique que cela représente pour les sociétés qui choisissent d'adopter cette culture : on pourrait presque parler d'horizon ikéa).

Bouteille sculpturale. Représentation mythologique sur le corps d'une pomme de terre. Epoque de l'Essor, 1-800 après J.-C.
"La plastique mochica ne fut pas toujours liée à la réussite d'un réalisme pur. Une tendance suggestive à dédoubler les éléments de la nature se fait présente dans cette pièce. L'artiste démontre une grande subtilité pour capter l'essentiel et écarter l'accessoire. Dans cette pièce, il faut noter la volonter de décomposer les éléments propres de chaque scène représentée. Dans l'ensemble, les parties prennent sens, dans la mesure où elles font partie de ce tout.
En observant cette pièce, il est autorisé de penser, par exemple, à l'oeuvre d'artistes contemporains comme Picasso. Dans ses oeuvres et dans celle-ci, la réalité se recrée et se transforme".

Picasso, mais aussi Matisse, Brancusi, Giacometti ou Baselitz se sont beaucoup inspirés de ce qu'ils appelaient "l'art primitif" ; ils se fournissaient par exemple en statuettes d'Océanie ou d'Afrique dans la boutique du "Père sauvage", rue de Rennes à Paris. Ils y retrouvaient une pureté des lignes et une simplicité, que la civilisation grecque et la Renaissance les "empêchaient" de retrouver. Comme disait Paul Klee, "Je voudrais être un nouveau né, sans rien savoir de l'Europe, absolument rien, ignorant les faits et les modes pour être presque un primitif". Mais malgré le parallèle rappelé par le musée, il ne me semble pas que l'Amérique aie été une grande source d'inspiration (pas autant que "l'art nègre", en tout cas).

Bouteilles. Cormorans. Mochica. Epoque de l'Essor, 1-800 après J.-C. 
"Loin de tout symbolisme qui pourrait être ajouté sans nécessité, ce couple de cormorans nous invite à la contemplation, au délice des formes, à suivre le jeu et la grâce du mouvement qui se manifeste dans la torsion du cou et la posture des becs. Il faut observer les petits détails de couleur qui ont été utilisés par l'artiste, avec une grande prolixité, pour briser la rigueur du ton crème et accentuer la délicatesse de chaque oiseau.
L'adresse sculpturale s'enrichit dans cet ensemble, de la plasticité et de la sensualité avec lesquels on obtient une composition aussi élégante. Celles-ci, avec plus de 1600 ans d'ancienneté, peuvent être considérées comme une notable composition d'art moderne".

Vases. Huari. Epoque fusionnelle, 800-1300 après J.-C.
"Un extraordinaire critère cubiste, moderne et pleinement d'avant-guarde peut se découvrir dans ces vases ; en eux, le dessin enlevé et libre s'en tient à un ordre structuré de la surface décorée. Ce cubisme primitif permet à l'artiste de décomposer les images et de nous en montrer l'essentiel, pas l'accessoire. Pour cela, on se sert du blanc pour marquer les limites de chaque dessin et faire ressortir des détails d'éclairage qui ressortent de l'ensemble.
La simplicité des dessins, caractérisés par la singulière représentation d'êtres et de personnages occultes, se détache encore plus par l'extraordinaire qualité que les artistes ont obtenu dans le travail de la surface".

mardi 16 septembre 2008

Caral sur Google Earth

Google Earth a une vue aérienne du site de Caral, assez précise. Vous pouvez le retrouver assez facilement : tapez "Caral Peru" et vous y êtes en un coup d'aile.
Pour les hispanophones, une vidéo de présentation assez exhaustive. Les critiques du précédent article trouvent parfaitement leur place. 


lundi 15 septembre 2008

Caral : analyse critique

Les archéologues qui consacrent leur vie à un site ont souvent l'envie d'en exagérer l'importance. Je ne sais pas si c'est ici le cas, mais il convient de faire quelques remarques. Je prends trois points d'attaque.

Les implications du discours
 
Pour l'archéologue Ruth Shady, Caral est l'oeuvre du "premier Etat politique qui se forma au Pérou, 4400 ans avant que ne gouvernent les incas. Caral-Supe représentait la civilisation la plus ancienne d'Amérique, développée presque simultanément avec celles de Mésopotamie, d'Egypte, de l'Inde ou de la Chine. Les habitants du Pérou devancèrent ceux d'Amérique centrale d'au moins 1 500 ans, et les Mayas de plus de 3 000 ans".

On sent qu'il y a là un certain désir de rattrapage, une volonté de montrer au monde l'importance du Pérou, de mettre l'archéologie au service de la fierté nationale. Rien de mauvais en soi, mais il faut savoir interpréter le discours. Concrètement, cela se retrouve dans les projets qui visent à faire sentir aux autochtones qu'ils sont les descendants directs d'une ancienne et grande culture, et qu'ils peuvent donc en être fiers. Dans une vidéo de présentation, Ruth Shady déclare encore : "Caral doit devenir un symbole de notre identité culturelle, améliorer l'auto-estime sociale et nous faire réaliser que nous dépendons tous d'un seul processus culturel... et cela nous rend membres d'une seule nation, la nation péruvienne"...

La méthodologie

Un exemple, tiré du livret de présentation du Projet Archéologique : "Une forme de gouvernement centralisé et une hiérarchie d'autorités aurait constitué un Etat pour la première fois dans la vallée de Supe. Si nous appliquons le modèle politique andin aux données récupérées, nous pouvons établir que la population de la vallée était distribuée en une série de zones urbaines, les "pachacas", sur les deux rives du fleuves. Chaque pachaca était constituée d'un ensemble d'ayllus (communauté de familles dans le monde andin) unis par la parenté ; ces lignages partageaient les mêmes ancêtres, à travers lesquels ils s'identifiaient. Les pachacas étaient établis sur des territoires bien définis, comme unités autosufisantes et multifonctionnelles, sous l'autorité politique de ses curacas (chef d'un ayllu) et chefs principaux".

C'est une réflexion personnelle, mais le raisonnement me paraît légèrement circulaire : si on applique les modèles sur lesquels est fondée l'organisation politique inca, par exemple (l'organisation en ayllus, avec un curaca responsable, la répartition des sites...), on trouve que... Caral ressemble aussitôt à la matrice parfaite de cette civilisation ! Ce qui montre la continuité culturelle et la cohérence dans l'organisation politique de manière éblouissante... Etonnant, non ?

Caral : Une ville sacrée il y a 5 000 ans ?

Le slogan touristique veut que Caral soit "La Ciudad Sagrada más antigua de América", berceau de la civilisation andine. De fait, s'il y a bien eu présence humaine en 3 000 avant J.-C., la construction des édifices publics a plutôt eu lieu entre 2 600 et 2 100 avant J.-C, selon les relevés au Carbone 14. Pas bien grave. Mais le terme même de ville est contestée. 
Pour l'équipe de Ruth Shady, il s'agit d'une ville sacrée, où résidaient plusieurs milliers de personnes, dirigées par un gouvernement fondé sur la religion. En contrôlant les échanges et le commerce, ce gouvernement aurait ainsi pu se procurer des produits lointains (de la Sierra, ou de la côte équatorienne). Pour de nombreux autres archéologues et anthropologues, la réponse est différente (et me semble plus juste). L'idée principale, en plus de la critique de l'emploi trop facile des termes "ville", "civilisation" et "état", est que l'illusion de la complexité viendrait de l'accumulation du travail de petites communautés villageoises, qui rivalisèrent entre elles durant plusieurs siècles pour agrandir et embellir les centres cérémoniels de leurs ancêtres. Caral et d'autres sites auraient ainsi pu fonctionner comme des centres cérémoniels régionaux, où des groupes de pélerins se rendaient périodiquement. Ces groupes, et leur village de provenance, étaient alors chargés de la construction, de l'entretien et de l'agrandissement d'un édifice de culte (le plus souvent, une pyramide comprenant plusieurs rampes d'accès et des foyers où brûler des offrandes,  afin de réaliser diverses cérémonies religieuses). Un peu comme le sera Pachacamac, bien plus tard.

Bien moins diffusé que le message "touristique", et moins spectaculaire, il s'agit là d'un point de vue plus en phase avec les réalités archéologiques andines. C'est le problème, dès qu'on s'intéresse un peu trop à un sujet : on devient de plus en plus critique.

La civilisation de Caral-Supe

J'ai tendance à penser qu'au Pérou, on fait tous les dix ans la découverte du siècle. En 1987, c'était la très riche tombe du Seigneur de Sipán ; actuellement, c'est le site archéologique de Caral qui concentre toutes les attentions. Situé à 180 km au nord de Lima, il est connu depuis 1905, mais on pensait alors que ses pyramides n'étaient que des collines naturelles. Fouillé en profondeur depuis 1994, on le présente maintenant comme étant "La ville la plus ancienne des Amériques" avec 5000 ans d'ancienneté, preuve de la présence au Pérou d'une civilisation complexe, ce qui place le pays dans le groupe restreint des "berceaux de la civilisation" : 
  • La Mésopotamie (5700 ans) ;
  • l'Egypte (5300 ans) ;
  • Caral-Supe au Pérou (5000 ans, donc) ;
  • l'Inde (4600), 
  • la Chine (3900) ;
  • les Olmèques en Amérique centrale (3200) ;
  • et la Crète pour l'Europe (3000 ans seulement).
Avec cette particularité que, contrairement aux autres qui étaient en forte interraction, la civilisation péruvienne s'est développée d'elle-même, isolée.

Selon les hypothèses les plus communément admises, le peuplement de l'Amérique s'est effectué en plusieurs étapes, par le détroit de Behring (Alaska), lors des périodes de déglaciation de la fin du Pleistocène. Poursuivant les troupeaux de rênes ou de mamouths, des bandes de chasseurs de Sibérie ont ainsi pénétré en Amérique, il y a 20 000 ans. Malgré la difficulté des fouilles dans le grand nord, on a retrouvé plusieurs sites préhistoriques en Alaska et au Canada, aux caractéristiques proches de celles de l'est sibérien. Bref. Les premières traces d'occupation humaine dans les Andes, et au Pérou, remontent à 12 000 ans seulement.

Les développements les plus anciens de civilisation se trouvent dans la région nord-centrale, constituée par une demie-douzaine de vallées au nord de Lima, ainsi qu'une partie montagneuse, où des archéologues japonais avaient par exemple trouvé le site de Kotosh, en 1958, alors considéré comme le plus ancien du Pérou (4000 ans). Dans les années 1930-40, le grand archéologue péruvien, Julio C. Tello, pensait avoir trouvé la "matrice des civilisations andine" à Chavín de Huántar (2800 ans). On n'en finit pas reculer l'âge du début de la civilisation andine...

Il semble cependant que Caral ne soit pas détroné avant longtemps, car même s'il existe d'autres sites légèrement plus anciens dans la région (Bandurria...), ils ne présentent pas une telle complexité. Je vais présenter un peu le site, un second article se chargera du discours officiel et de sa critique.
Dans la vallée du fleuve Supe [soupé], on trouve une vingtaine de sites attribués à la civilisation de Supe, datée de la période Arcaïque finale, c'est-à-dire bien avant l'époque supposée du développement des sociétés complexes. Cette civilisation ne connaissait d'ailleurs pas la poterie. 
Ce qui ne l'a pas empêché de bâtir ce qui est présentée comme une "ville sacrée" de 66 hectares. Divisée entre un Caral haut et un Caral bas, elle compte 32 structures publiques, de belle taille : pyramides, places circulaires, "amphithéâtres", etc. Pour Ruth Shady, l'archéologue responsable des fouilles depuis 1994 (c'est une femme), il s'agit d'une cité planifiée, sorte de capitale étatique.

Le style architectural 
se manifeste dans les places circulaires typiques de cette périodes. Elles étaient le lieu de grandes cérémonies publiques ; on a d'ailleurs retrouvé des instruments de musique (flutes, sifflets...) sur place. 
Les grands prêtres veillent sur l'Autel du Feu Sacré, qui restait allumé en permanence. Notez les conduits qui permettaient la ventilation du foyer.
La "Pyramide de la Huanca" est associée à un mégalithe de 2,3 mètres, probablement lié à l'observation astronomique.

Le tourisme croît de plus en plus à Caral, malgré le relatif isolement du site et les difficultés d'accès. 

mercredi 10 septembre 2008

Mais à qui donc appartient l'or de la frégate espagnole ?

En mai 2007, l'entreprise Odyssey Marine Exploration a découvert l'épave d'une frégate espagnole, coulée par les Anglais au large de Gibraltar en octobre 1804. L'Espagne entrera d'ailleurs en guerre contre les Anglais, aux côtés de Napoléon, deux mois après cette attaque.
La Nuestra señora de las Mercedes, s'il s'agit bien d'elle, contenait l'un des plus grands trésors sous-marins jamais remontés à la surface : 500 000 pièces d'or et d'argent, et des centaines d'objets en or. Plus de dix-sept tonnes de matériel en tout, estimés à 500 millions de dollars. L'entreprise a tout rappatrié discrètement aux Etats-Unis.
Devant l'opacité des opérations (on refuse toujours de révéler la nationalité et l'emplacement exact de l'épave...), l'Espagne soupconne que le trésor ne reposait pas en eaux internationales, mais dans ses eaux territoriales, et demande à récupérer la part qui lui revient. Elle a donc porté déposé une requête devant un tribunal de Floride. Le Pérou, d'où provient l'or, où ont été fondues les pièces et d'où est partie la frégate, s'est ajouté au procès le 21 août dernier et réclame aussi sa part. Le chancellier péruvien, José García Belaúnde, argue du principe de succession d'état, qui fait que la République du Pérou se place dans la continuité du Vice-Royaume du Pérou et est ainsi en droit de revendiquer ses droits sur le trésor.

La question de la propriété reste en débat, accentué par les silences de l'entreprise d'exploitation sous-marine. Odyssey réclame 80 à 90 % de la découverte. L'Espagne estime qu'il s'agissait d'un navire de guerre, propriété étatique et qu'il s'agit donc d'une expoliation. La marchandise appartenait pour partie à la Couronne, pour partie à 130 particuliers, dont il existe la liste exhaustive et les descendants. De son côté, la réclamation du Pérou ne porte pas sur le navire mais sur la cargaison d'or, extraite de ses mines. L'Espagne a annoncé qu'elle était prête à partager avec le Pérou. Verdict rendu, normalement, en fin d'année.

lundi 8 septembre 2008

Le Message à la Nation 2008

Tous les ans, lors des Fiestas Patrias (28-29 juillet, commémoration de l'indépendance de 1821), le Président du Pérou remet au Congrès un "Rapport sur la situation de la République", et en profite pour prononcer un discours. Cette année, Alan García Perez (AGP) achevait la deuxième année de son second mandat (après le désastreux 1985-1990). Connu pour ses talents d'orateur, même s'il a perdu de sa fougue, il nous a gratifié cette année d'un discours-fleuve d'1h45. L'année dernière, c'était 3h. On retrouve dans ce discours-fleuve un bilan des réformes engagées, diverses perspectives sur l'avenir du pays et un certain nombre d'éléments intéressants pour mieux comprendre la situation politique et économique du Pérou. Mais pour commencer, un résumé (déniché sur un blog péruvien, et sous-titré par mes soins) du discours :


L'avantage des discours-fleuve, c'est qu'il y a le temps de passer en revue l'ensemble des questions politiques. Je l'avais écouté en direct, je l'ai relu, ainsi que pas mal de commentaires ou de critiques, pour synthétiser un peu l'actuelle politique péruvienne. Quelques éléments-clés :
Au milieu de la "crise mondiale", notre Alan défend la bonne situation du Pérou qui s'en tire avec la plus faible inflation de la région (7 %, contre 32 % au Vénézuela ou 17 % en Bolivie...), et la plus forte croissance : 9 % par an. Ces deux bonnes années de développement économique lui permettent à présent de renforcer le travail dans le social. Les objectifs annoncés pour la troisième année sont : aider les plus pauvres, contenir l'inflation et croître prudemment, en créant des emplois.
Pour aider les plus pauvres (et Dieu sait qu'il y en a), et réduire la pauvreté à 30 % au lieu de 50, les efforts sont axés sur l'alphabétisation ; sur l'accès à l'eau potable ; sur la construction et l'amélioration des routes, principalement dans la cordillère des Andes où la communication est un problème grave ; sur la construction de logements ; tout ceci est l'occasion d'une avalanche de chiffres, allant des mètres cubes d'eau livrés dans l'Apurímac au nombre d'emplois créés dans les six derniers mois pour la construction de logements dans la région de Huancay... "c'est étendu, détaillé, et certains s'ennuient, mais chaque Péruvien doit savoir ce qu'on fait de son argent", nous dit Alan. Certes. Il y en a quand même qui dorment dans l'hémicycle.
L'inflation reste au rang des priorités, puisqu'elle marque le souvenir de son premier mandat (hyper-inflation de 7000 points cumulés en 5 ans...), et que le panier de la ménagère (la canasta de la ama de casa) reste le seul contact de beaucoup avec les réalités de l'économie. Alan a beau expliquer que le prix élevé du baril, qui sert à importer le blé dont on fait le pain, est plus responsable que lui, cela reste la première chose qui lui est reprochée : la hausse du prix des aliments.
La méthode d'Alan García, c'est le pas à pas. C'en est exaspérant, puisque le moindre discours (inauguration d'une école, livraison de scanners IRM aux hôpitaux, colloque d'entreprises...) est l'occasion d'expliquer que, pas à pas, le Pérou avance, non seulement à Lima mais aussi en province, pour tous et chacun des Péruviennes et des Péruviens [son de pipeau][enfin, de flûte de pan]... Mais au final, cela semble efficace.
Quelques chiffres émergent, dans le discours. Par exemple, Alan García relève qu'il y a 72 000 centros poblados (villages, hameaux...) avec une moyenne de 100 habitants. Ce qui oblige à multiplier les efforts pour les raccorder aux réseaux d'eau, d'électricité... ou alors, à réfléchir à une reconcentration territoriale. L'un des projets d'Alan est de faire surgir dans la sierra un grand nombre de villes de plusieurs dizaines de milliers d'habitants, pour faciliter leur croissance et leur développement. Osé, mais intéressant. Autre projet annoncé, la création d'un Ministère de la Culture... fonction actuellement assurée par le Ministère de l'Education, dont dépend l'Institut National de la Culture (assez bureaucratique). Le Pérou a déjà créé cette année un Ministère de l'Environnement.
Un chiffre supplémentaire : les difficultés de communication en montagne font qu'un kilomètre de route percée dans les Andes en vaudrait bien quatre tracés en France, où l'on peut le faire quasiment à vol d'oiseau. Avec la comparaison sur l'inflation en début de discours, c'est la seconde mention de la France, où Alan García a vécu de 1992 à 2001.

Vous pouvez voir dans la vidéo qu'il cite Lénine ; Haya de la Torre, le fondateur de son parti, l'APRA, a également le droit à une mention. Cependant cela ne sert qu'à donner quelques gages de son "socialisme", qui est en fait devenu une sorte de vague social-démocratie, très peu idéologique. Le plus souvent, il ne s'agit que de petite politique avec vue à court terme, qui ne suscite guère l'enthousiasme des foules : l'approbation d'Alan García ne dépasse guère les 26% (15 % en province...) ce qui en fait l'un des présidents les moins aimés d'Amérique Latine, loin derrière Alvaro Uribe (84 %) ou Felipe Calderón (61 %). Pour beaucoup, cette désapprobation se mue facilement en haine farouche. Alan ne fait pas grand-chose contre la corruption, ni contre la violence du narcotrafic, et reste très flou sur la façon dont il tiendra ses engagements. Ses petites annonces trahissent souvent l'improvisation. Les Alters redoutent son libéralisme. Son ventre pansu est une insulte à la faim du Pérou. Et bien sûr, on peut faire dire n'importe quoi aux chiffres, surtout quand ils viennent en avalanche.
Mais au final, tous ces "petits pas" ne vont pas dans la mauvaise direction. Depuis qu'il s'y connaît en économie (ce qui, vous m'excuserez, n'est pas encore le cas d'Evo Morales), et qu'il est prêt à sacrifier quelques points d'approbation pour une ligne économique saine -et il s'obstine, le bougre- les choses s'améliorent : les investisseurs approuvent, les entreprises s'installent, la croissance est là, on parle de dépasser le Chili dans une dizaine d'années, bref, tous les indicateurs macroéconomique progressent doucement. Pas à pas.

- Ou comment, après un au Pérou, je suis capable de dresser les lauriers d'un social-libéral, président de l'Alliance Populaire Révolutionnaire Américaine. Étrange pays.
- Il reste pas mal de thèmes politiques à traiter (décentralisation, éducation, libéralisme...), on y reviendra.
- Il me semble tout à fait normal de ne pas supporter AGP (surtout pour un Péruvien), ne vous énervez donc pas inutilement ; mais objectivement, il me semble que les lignes générales évoluent positivement, et que l'on aurait vite fait d'empirer les choses par quelques décisions idéologiques. Donc, même si le personnage ou ses facons d'agir ne plaisent guère... la historia lo juzgará ;)

mardi 2 septembre 2008

Publicités péruviennes

Une publicité péruvienne entendue maintes fois ces derniers mois : pour Chiclets, une marque de chewing-gum. Pourquoi est-ce que mâcher Chiclets nous plaît tant ?
Porque... es chévere répondent les lamas (parce que c'est super).

Voici également le lien pour une autre pub, le fameux Tucutín. Si vous rencontrez un Péruvien qui lance des [toucoutine]... vous saurez pourquoi ! C'est le son de la connexion d'un nouveau contact Messenger sur son mobile  :D

Le fou des balcons

Pour faire revivre le Moyen-Âge, le prof d'histoire médiévale de l'année dernière abondait en références au Lima du début du XXe siècle, avec ses ruelles étroites, ses boutiques, ses odeurs, ses couleurs. Puis dans les années 1950, on a commencé à moderniser les vieux quartiers, en installant l'eau courante, l'électricité, en détruisant bon nombre de vieilles maisons, et avec elles leurs balcons typiques. Un homme s'était mis en tête de les sauver, en les rachetant un par un, et avait installé dans l'ancien quartier du Rímac un cimetière-musée de balcons. Il hantait les vieilles rues de Lima pour les préserver. On l'appelait "le fou des balcons".

Ce personnage très quichotesque, Mario Vargas Llosa en a fait une oeuvre de théâtre, "El loco de los balcones" (1993). Le sauveur des balcons, Bruno Roselli, devient sous sa plume Aldo Brunelli, professeur italien d'histoire de l'art installé à Lima ; veuf, il se consacre à la défense de ce patrimoine avec sa fille unique et un petit nombre de "croisés". Et il a fort à faire contre les promoteurs immobiliers et les fonctionnaires corrompus de la Dirección de Preservación del Patrimonio Artístico y Monumentos Históricos. Même si la chose n'était guère reconnue comme telle, pour le professeur les balcons étaient "plus liméniens que Sainte Rose de Lima". Construits sur des modèles de Séville, ils étaient totalement adaptés par les artisans péruviens, indiens ou noirs, qui y faisaient revivre toute une iconographie reflétant leur identité.
Petit extrait de l'œuvre, montrant bien les conflits provoqués par la croisade du professeur Brunelli :

Teófilo Huamani (un indien, amoureux de la fille du professeur) : "Je n'appuie pas votre campagne. Parce que pour moi, les balcons représentent l'oppression.
Professeur Brunelli : Peut-on savoir qui est-ce que ces pauvres balcons oppriment ?
Teófilo Huamani : Avant que les étrangers qui apportèrent les balcons n'arrivent ici, il y avait au Pérou une grande civilisation, professeur.
Professeur Brunelli : Celle des Incas, je le sais bien. Et avant, il y avait les Chimús, les Nazcas, les Tiahuanacos, et beaucoup d'autres. A cette grande civilisation Inca s'est ajoutée celle des Espagnols, Huamani, qui était également grande. Et d'elles deux surgit le pays dans lequel nous vivons vous et moi. Les balcons sont, comme les retables des autels, les façades des églises ou les peintures de Cusco, une expression de ce mariage.
Teófilo Huamani : Concubinage, vous voulez dire. C'est ce qui existe entre les maîtres et les esclaves. Les balcons représentent les maîtres, pas les esclaves.
Professeur Brunelli : Vous vous trompez. Dans la conception, les maîtres décidaient, oui. Mais dans l'exécution, dans les décorations, les victimes reflétèrent leur propre monde, subtilement. Ces balcons sont métisses, c'est-à-dire tout à fait péruviens. (un temps). Quand je vous entends parler avec cette amertume de la Conquista, je pense que c'est vous qui vivez dans le passé. Quatre siècles se sont écoulés, Huamani.
Teófilo Huamani : Les fils des conquistadors continuent à mépriser les fils des conquis. Quatre cent ans plus tard, les abus de la conquête continuent. Pour que cela change, il nous faut débarasser de tout de passé. Il faut brûler ces balcons, professeur !
Professeur Brunelli : Il faudrait brûler aussi les couvents, alors. Les peintures coloniales. Interdire l'espagnol, la religion catholique. Ressusciter le culte à Viracocha, au soleil, à la lune, et les sacrifices humains. Cela est-il possible?
Teófilo Huamani : Non. Ni désirable. Mais nous ne pouvons pas non plus faire revivre le Vice-Royaume du Pérou, ce qui vous plairait. Ni l'empire inca, ni la colonie. Quelque chose de nouveau, un pays distinct, sans attaches avec le passé. Par ailleurs, brûler était une métaphore. Je ne suis pas un incendiaire.
Professeur Brunelli : Je le sais. Vous êtes dans l'erreur, Huamani. Préserver les oeuvres d'art, ce n'est pas nier le progrès. Un pays doit avancer en s'appuyant sur tout ce qu'il a produit de bon. C'est ainsi qu'on donne du contenu à la vie, du soutien à la civilisation. C'est cela, la culture".

Au fil de cette courte oeuvre, se pose également la question de savoir s'il est moral de sauver des balcons dans un pays où des gens meurent de faim ; de préserver des maisons en ruine, alors que le peuple demande le confort moderne ; quelle légitimité a un étranger pour juger de l'emploi des ressources de l'état péruvien... une réflexion toujours d'actualité, dans le sens où la préservation du patrimoine historique ne va pas forcément de soit au Pérou. Tout le quartier du Rímac et une grande partie du Centre de Lima est quasiment à l'abandon : les maisons anciennes ne sont pas entretenues et tombent en ruine ; ces quartiers sont pauvres, les rues sont sales et poussiéreuses. Les bâtiments modernes, dans tout Lima, ne prennent absolument pas en compte leur entourage : on construit facilement un building de 12 étages à côté d'une maison de plain-pied du XIXe. Et l'agrandissement -en cours- d'une avenue, près de l'université de San Marcos, ampute une huaca de la culture Lima (entre 400 et 700 après J.-C.), l'une des plus anciennes de la ville. A la suite des protestations et manifestations estudiantines, la municipalité de Lima a finalement mis en veille les travaux, mais il semble que la huaca en a souffert. Plus d'infos ici.

lundi 1 septembre 2008

Lima, Lima

Deux photos de Lima : la statue de la liberté d'un casino (pour les connaisseurs, au croisement entre Pershing et Juan de Aliaga), émergeant du chaos urbain.
Et un homme lisant dans un micro, au milieu de l'agitation indolente du transport public.