Tous les ans, lors des Fiestas Patrias (28-29 juillet, commémoration de l'indépendance de 1821), le Président du Pérou remet au Congrès un "Rapport sur la situation de la République", et en profite pour prononcer un discours. Cette année, Alan García Perez (AGP) achevait la deuxième année de son second mandat (après le désastreux 1985-1990). Connu pour ses talents d'orateur, même s'il a perdu de sa fougue, il nous a gratifié cette année d'un discours-fleuve d'1h45. L'année dernière, c'était 3h. On retrouve dans ce discours-fleuve un bilan des réformes engagées, diverses perspectives sur l'avenir du pays et un certain nombre d'éléments intéressants pour mieux comprendre la situation politique et économique du Pérou. Mais pour commencer, un résumé (déniché sur un blog péruvien, et sous-titré par mes soins) du discours :
L'avantage des discours-fleuve, c'est qu'il y a le temps de passer en revue l'ensemble des questions politiques. Je l'avais écouté en direct, je l'ai
relu, ainsi que pas mal de commentaires ou de critiques, pour synthétiser un peu l'actuelle politique péruvienne. Quelques éléments-clés :
Au milieu de la "crise mondiale", notre Alan défend la bonne situation du Pérou qui s'en tire avec la plus faible inflation de la région (7 %, contre 32 % au Vénézuela ou 17 % en Bolivie...), et la plus forte croissance : 9 % par an. Ces deux bonnes années de développement économique lui permettent à présent de renforcer le travail dans le social. Les objectifs annoncés pour la troisième année sont : aider les plus pauvres, contenir l'inflation et croître prudemment, en créant des emplois.
Pour aider les plus pauvres (et Dieu sait qu'il y en a), et réduire la pauvreté à 30 % au lieu de 50, les efforts sont axés sur l'alphabétisation ; sur l'accès à l'eau potable ; sur la construction et l'amélioration des routes, principalement dans la cordillère des Andes où la communication est un problème grave ; sur la construction de logements ; tout ceci est l'occasion d'une avalanche de chiffres, allant des mètres cubes d'eau livrés dans l'Apurímac au nombre d'emplois créés dans les six derniers mois pour la construction de logements dans la région de Huancay... "c'est étendu, détaillé, et certains s'ennuient, mais chaque Péruvien doit savoir ce qu'on fait de son argent", nous dit Alan. Certes. Il y en a quand même qui dorment dans l'hémicycle.
L'inflation reste au rang des priorités, puisqu'elle marque le souvenir de son premier mandat (hyper-inflation de 7000 points cumulés en 5 ans...), et que le panier de la ménagère (
la canasta de la ama de casa) reste le seul contact de beaucoup avec les réalités de l'économie. Alan a beau expliquer que le prix élevé du baril, qui sert à importer le blé dont on fait le pain, est plus responsable que lui, cela reste la première chose qui lui est reprochée : la hausse du prix des aliments.
La méthode d'Alan García, c'est le pas à pas. C'en est exaspérant, puisque le moindre discours (inauguration d'une école, livraison de scanners IRM aux hôpitaux, colloque d'entreprises...) est l'occasion d'expliquer que, pas à pas, le Pérou avance, non seulement à Lima mais aussi en province, pour tous et chacun des Péruviennes et des Péruviens [son de pipeau][enfin, de flûte de pan]... Mais au final, cela semble efficace.
Quelques chiffres émergent, dans le discours. Par exemple, Alan García relève qu'il y a 72 000 centros poblados (villages, hameaux...) avec une moyenne de 100 habitants. Ce qui oblige à multiplier les efforts pour les raccorder aux réseaux d'eau, d'électricité... ou alors, à réfléchir à une reconcentration territoriale. L'un des projets d'Alan est de faire surgir dans la sierra un grand nombre de villes de plusieurs dizaines de milliers d'habitants, pour faciliter leur croissance et leur développement. Osé, mais intéressant. Autre projet annoncé, la création d'un Ministère de la Culture... fonction actuellement assurée par le Ministère de l'Education, dont dépend l'Institut National de la Culture (assez bureaucratique). Le Pérou a déjà créé cette année un Ministère de l'Environnement.
Un chiffre supplémentaire : les difficultés de communication en montagne font qu'un kilomètre de route percée dans les Andes en vaudrait bien quatre tracés en France, où l'on peut le faire quasiment à vol d'oiseau. Avec la comparaison sur l'inflation en début de discours, c'est la seconde mention de la France, où Alan García a vécu de 1992 à 2001.
Vous pouvez voir dans la vidéo qu'il cite Lénine ; Haya de la Torre, le fondateur de son parti, l'
APRA, a également le droit à une mention. Cependant cela ne sert qu'à donner quelques gages de son "socialisme", qui est en fait devenu une sorte de vague
social-démocratie, très peu idéologique. Le plus souvent, il ne s'agit que de petite politique avec vue à court terme, qui ne suscite guère l'enthousiasme des foules : l'approbation d'Alan García ne dépasse guère les
26% (15 % en province...) ce qui en fait l'un des présidents les moins aimés d'Amérique Latine, loin derrière Alvaro Uribe (84 %) ou Felipe Calderón (61 %). Pour beaucoup, cette désapprobation se mue facilement en haine farouche. Alan ne fait pas grand-chose contre la corruption, ni contre la violence du narcotrafic, et reste très flou sur la façon dont il tiendra ses engagements. Ses petites annonces trahissent souvent l'improvisation. Les Alters redoutent son libéralisme. Son ventre pansu est une insulte à la faim du Pérou. Et bien sûr, on peut faire dire n'importe quoi aux chiffres, surtout quand ils viennent en avalanche.
Mais au final, tous ces "petits pas" ne vont pas dans la mauvaise direction. Depuis qu'il s'y connaît en économie (ce qui, vous m'excuserez, n'est pas encore le cas d'Evo Morales), et qu'il est prêt à sacrifier quelques points d'approbation pour une ligne économique saine -et il s'obstine, le bougre- les choses s'améliorent : les investisseurs approuvent, les entreprises s'installent, la croissance est là, on parle de dépasser le Chili dans une dizaine d'années, bref, tous les indicateurs macroéconomique progressent doucement. Pas à pas.
- Ou comment, après un au Pérou, je suis capable de dresser les lauriers d'un social-libéral, président de l'Alliance Populaire Révolutionnaire Américaine. Étrange pays.
- Il reste pas mal de thèmes politiques à traiter (décentralisation, éducation, libéralisme...), on y reviendra.
- Il me semble tout à fait normal de ne pas supporter AGP (surtout pour un Péruvien), ne vous énervez donc pas inutilement ; mais objectivement, il me semble que les lignes générales évoluent positivement, et que l'on aurait vite fait d'empirer les choses par quelques décisions idéologiques. Donc, même si le personnage ou ses facons d'agir ne plaisent guère... la historia lo juzgará ;)