L'archéologie comprend une grande part d'interprétation des données, traduisant le plus souvent les opinions "idéologiques" de leurs auteurs. J'avais envie de vous présenter quelques-uns de ces filtres, parce qu'ils sont toujours bien présents dans les ouvrages d'archéologie andine, et qu'il faut savoir les identifier :)
L'européo-centrisme.
Les premiers archéologues ou voyageurs de la fin du XIXe, souvent européens, rapportaient très souvent les civilisations américaines au passé européen. Lors de la "découverte" des Mayas par exemple, ceux-ci ont été présenté par les archéologues états-uniens comme "les Grecs du Nouveau Monde". La vision romantique des sociétés mystérieusement disparues a conduit à établir des chronologies trinaires du type "époque pré-classique / classique / décadente", les civilisations connaissant comme les hommes une croissance, une maturité puis une fin. Ne pouvant pas croire qu'une civilisation comme Tiahuanaco puisse se développer à près de 4000 mètres d'altitudes, on a forgé des hypothèse de développement très ancien, avant que les montagnes ne s'élèvent. Le modèle weberien de l'Etat a conduit à voir des Etats bureaucratiques accaparant la violence légitime un peu partout. Etc, etc.
Le problème principale est que, ces théories ayant été pionnières dans la définition des civilisations en question, elles marquent toujours très fortement leur étude. La chronologie Maya, par exemple, est toujours présentée sous cet angle trinaire.
Le nationalisme
Pour le "père de l'archéologie bolivienne", Carlos Ponce, Tiahuanaco était le symbole de l'unité nationale de la Bolivie ; il interpréta les têtes de pierre du temple semi-souterrain comme représentant les différents groupes ethniques de la Bolivie moderne. Rappelez-vous
l'affiche bolivienne de mars dernier. Tiahuanaco devant être un modèle ayant influencé les autres sites (en particulier Huari, à peu près contemporain mais situé dans la sierra centrale péruvienne), ses origines étaient volontairement datées le plus anciennement possible, et la possibilité que le site ait été influencé par un autre, rejetée.
Tout cela est problématique lorsque l'influence d'un site s'étend, comme pour Tiahuanaco, sur trois ou quatre états actuels (Pérou, Bolivie, Chili) : les chronologies sont nationalisées et les données éparpillées, encore aujourd'hui.
L'indigénisme. Un grand nombre d'archéologues péruviens, à commencer par le plus illustre d'entre eux, Julio C. Tello, étaient d'origine andine ou du moins se sont identifiés aux indigènes. Leurs travaux cherchaient à montrer l'existence à l'arrivée des Espagnols d'une "civilisation adulte". Je vous traduit un extrait d'un courriel que l'on m'avait envoyé pour la
fête de l'archéologue, le mois dernier (en 2008 !) dans un style très péruvien :
"A travers les multiples restes archéologiques, Tello confirmait quotidiennement l'antiquité de la race autochtone et la diversité des collectivités, seigneuries et royaumes, de toutes ces sociétés qui peuplèrent le sol andin, Tello divulga aux quatre vents l'esprit ancestral et rénovateur, sous l'appui scientifique de l'archéologie. Conscient de la marginalisation et du mépris auxquels était soumise la masse indigène, la cristalisation d'une identité collective ; que les classes dominantes préféraient toujours éviter de comprendre sa présence et ce qu'elle signifiait dans l'évolution historique et culturelle du pais. Tello déclara : "J'ai ici l'oeuvre de ma race qui erre, proscrite entre les masses superbes des Andes. Elle est digne de parangonner avec les cultures et les civilisations les plus avancées du monde ; et si hier elle fut capable de faire cela et de s'organiser en collectivités parfaites, demain quand viendra l'heure de sa revendication, il lui sera possible de le dépasser, et de montrer au monde le pouvoir de sa volonté et la hauteur de sa pensée"."Le marxismeLast but not least, le marxisme. Il est toujours
bien présent actuellement (au Pérou, ce serait plutôt à l'Université Nationale Majeure de San Marcos, doyenne des Amériques et célèbre foyer gauchiste). L'archéologue marxiste voit toute l'histoire des sociétés comme une nécessaire évolution, depuis l'époque des gentils chasseurs amicaux et sans chefs, vers une accaparation des moyens de production et donc des richesses par une classe dominante cherchant à maintenir ses privilèges. "
Le changement social se réalise à travers le dépassement des contradictions qui apparaissent historiquement au sein de la société" ; ce dépassement ne venant que de la Révolution, le marxiste en découvre donc (les concepts préhistoriques de Révolution néolithique et de Révolution urbaine ont d'ailleurs été définis par
Childe, sous l'influence du marxisme).
L'archéologue marxiste actuel semble publier sa thèse pour que les autres marxistes soient fiers de lui. Il la débute puis la truffe de citations de Karl. S'il l'a publié depuis moins d'une dizaine d'années, il s'attache à tout dater a.n.e ou d.n.e (avant ou de notre ère) pour ne pas évoquer Jésus-Christ, et surtout, surtout à évoquer l@s otr@s investigador@s (l'arobase se lisant à la fois o ou a, ce qui permet d'évoquer les autres chercheurs/seuses dans un esprit paritaire). On a envie de l'aider quand il oublie de paritariser un article.
Il se pose beaucoup de questions tordues, comme La nouvelle gauche française : ¿Marxisme structuraliste ou structuralisme marxiste? et reste très attaché à la définition des concepts, aux contradictions, à la dialectique, à la domination de classes. J'ai entre les mains "Archéologie de la formation de l'Etat : le cas du bassin nord du Titicaca", publié en 2005. La première partie définit les conceptions philosofico-politiques de l'état, des penseurs grecs à Lénine, en passant par Marx, Engels et l'anarchisme. La deuxième partie décrit les modèles anthropologiques et archéologiques de formation de l'Etat, critiquant les visions idéalistes et défendant comme il se doit l'approche matérialiste historique. On n'a toujours pas vu le moindre bout du Titicaca à la moitié de l'ouvrage. La troisième partie résume les différentes fouilles de la région, expliquant l'orientation des fouilles par la volonté des classes dominantes de l'époque de justifier leur privilèges (on frise parfois la théorie du complot, comme lorsqu'il voit dans les fouilles d'archéologues américains "un grand intérêt des Etats-Unis pour intervenir dans l'archéologie andine, afin de contrôler l'avancée des possibles archéologies nationalistes et de gauche"). Enfin, la dernière partie s'intitule : "Une représentation archéologique matérialiste historique de la formation de l'Etat dans le bassin nord du Titicaca".
C'est indigeste, théorique et abstrait, truffé de termes compliqués, hermétique à souhait pour l'innocent non-marxiste qui n'a même pas envie de lui demander "S'il vous plaît... explique-moi le matérialisme historique", et je ne pense pas que cela ait vocation à servir l'archéologie. L'archéologie marxiste, c'est un peu comme regarder un pétale de rose à travers un scaphandre dont les oeillères feraient de l'ombre à sa loupe : on est convaincu de mieux voir le pétale, et on en oublie la fleur.