lundi 15 septembre 2008

Caral : analyse critique

Les archéologues qui consacrent leur vie à un site ont souvent l'envie d'en exagérer l'importance. Je ne sais pas si c'est ici le cas, mais il convient de faire quelques remarques. Je prends trois points d'attaque.

Les implications du discours
 
Pour l'archéologue Ruth Shady, Caral est l'oeuvre du "premier Etat politique qui se forma au Pérou, 4400 ans avant que ne gouvernent les incas. Caral-Supe représentait la civilisation la plus ancienne d'Amérique, développée presque simultanément avec celles de Mésopotamie, d'Egypte, de l'Inde ou de la Chine. Les habitants du Pérou devancèrent ceux d'Amérique centrale d'au moins 1 500 ans, et les Mayas de plus de 3 000 ans".

On sent qu'il y a là un certain désir de rattrapage, une volonté de montrer au monde l'importance du Pérou, de mettre l'archéologie au service de la fierté nationale. Rien de mauvais en soi, mais il faut savoir interpréter le discours. Concrètement, cela se retrouve dans les projets qui visent à faire sentir aux autochtones qu'ils sont les descendants directs d'une ancienne et grande culture, et qu'ils peuvent donc en être fiers. Dans une vidéo de présentation, Ruth Shady déclare encore : "Caral doit devenir un symbole de notre identité culturelle, améliorer l'auto-estime sociale et nous faire réaliser que nous dépendons tous d'un seul processus culturel... et cela nous rend membres d'une seule nation, la nation péruvienne"...

La méthodologie

Un exemple, tiré du livret de présentation du Projet Archéologique : "Une forme de gouvernement centralisé et une hiérarchie d'autorités aurait constitué un Etat pour la première fois dans la vallée de Supe. Si nous appliquons le modèle politique andin aux données récupérées, nous pouvons établir que la population de la vallée était distribuée en une série de zones urbaines, les "pachacas", sur les deux rives du fleuves. Chaque pachaca était constituée d'un ensemble d'ayllus (communauté de familles dans le monde andin) unis par la parenté ; ces lignages partageaient les mêmes ancêtres, à travers lesquels ils s'identifiaient. Les pachacas étaient établis sur des territoires bien définis, comme unités autosufisantes et multifonctionnelles, sous l'autorité politique de ses curacas (chef d'un ayllu) et chefs principaux".

C'est une réflexion personnelle, mais le raisonnement me paraît légèrement circulaire : si on applique les modèles sur lesquels est fondée l'organisation politique inca, par exemple (l'organisation en ayllus, avec un curaca responsable, la répartition des sites...), on trouve que... Caral ressemble aussitôt à la matrice parfaite de cette civilisation ! Ce qui montre la continuité culturelle et la cohérence dans l'organisation politique de manière éblouissante... Etonnant, non ?

Caral : Une ville sacrée il y a 5 000 ans ?

Le slogan touristique veut que Caral soit "La Ciudad Sagrada más antigua de América", berceau de la civilisation andine. De fait, s'il y a bien eu présence humaine en 3 000 avant J.-C., la construction des édifices publics a plutôt eu lieu entre 2 600 et 2 100 avant J.-C, selon les relevés au Carbone 14. Pas bien grave. Mais le terme même de ville est contestée. 
Pour l'équipe de Ruth Shady, il s'agit d'une ville sacrée, où résidaient plusieurs milliers de personnes, dirigées par un gouvernement fondé sur la religion. En contrôlant les échanges et le commerce, ce gouvernement aurait ainsi pu se procurer des produits lointains (de la Sierra, ou de la côte équatorienne). Pour de nombreux autres archéologues et anthropologues, la réponse est différente (et me semble plus juste). L'idée principale, en plus de la critique de l'emploi trop facile des termes "ville", "civilisation" et "état", est que l'illusion de la complexité viendrait de l'accumulation du travail de petites communautés villageoises, qui rivalisèrent entre elles durant plusieurs siècles pour agrandir et embellir les centres cérémoniels de leurs ancêtres. Caral et d'autres sites auraient ainsi pu fonctionner comme des centres cérémoniels régionaux, où des groupes de pélerins se rendaient périodiquement. Ces groupes, et leur village de provenance, étaient alors chargés de la construction, de l'entretien et de l'agrandissement d'un édifice de culte (le plus souvent, une pyramide comprenant plusieurs rampes d'accès et des foyers où brûler des offrandes,  afin de réaliser diverses cérémonies religieuses). Un peu comme le sera Pachacamac, bien plus tard.

Bien moins diffusé que le message "touristique", et moins spectaculaire, il s'agit là d'un point de vue plus en phase avec les réalités archéologiques andines. C'est le problème, dès qu'on s'intéresse un peu trop à un sujet : on devient de plus en plus critique.

2 comentarios:

Raphaël a dit…

Pouvez-vous citer qui sont les archéologues qui semblent contredire les thèses de Shady?
Avez-vous pu lire les thèses de Shady telles qu'elles sont exposées dans les revues scientifiques?

François Rambaud a dit…

J'ai répondu à la question ici :
http://unanauperou.blogspot.com/2009/06/caral-inscrite-au-patrimoine-mondial-de.html

:)