vendredi 13 novembre 2009

Menu Marino

En manque d'inspiration pour le déjeuner ? Voici comment réaliser tout simplement un délicieux menu marino péruvien : en entrée, choritos a la chalaca, ou moules à la façon du Callao. Tout simplement délicieux.
Et en plat principal, chicharron mixto, avec calamars et fruits de mer, accompagnés de yuca frita (un don de los Dioses, la yuquita), d'une salade d'oignons et de force mayonesa.



La recette des choritos a la chalaca pour 3 personnes :
Cuire 12 moules dans du vin blanc avec un brin de persil, une gousse d'ail et un demi oignon. Une fois les moules ouvertes, les retirer de la cuisson, et les séparer de leurs coquilles.
Mélanger les moules avec un oignon, deux tomates et un petit piment rouge coupés en morceaux, et citronner allègrement. Y rajouter du maïs cuit et un peu de persil, assaisonner, et en remplir les coquilles. Servir frais avec une bonne bière :)

jeudi 5 novembre 2009

L'or sacré des Incas

Exposition itinérante, créée pour la foire internationale de Caen 2008, l'or sacré des Incas était visible à l'hôtel de ville de Puteaux le mois dernier, puis le sera à Rouen (avril 2010) et Saint Brieux (septembre 2010).

Je précise tout de suite que lorsqu'une exposition accole "or" et "inca", c'est souvent une grosse ficelle marketing pour parler des cultures préhispaniques du Pérou parmi lesquelles les Incas ne représenteront qu'une petite partie (et leur or, il faudra bien le chercher)... Je me souviens avec émotion de la Doctora Gabriela, l'inamovible conservateur des métaux du Musée national d'archéologie, d'anthropologie et d'histoire, qui ronchonnait : "l'administratrice veut me faire signer le prêt d'oeuvres pour l'exposition au Japon... sur l'or des Incas ! Mais c'est inadmissible ! C'est des pièces Chimu et Mochica qui partent, je veux bien dire que c'est de l'or, que c'est andin, que c'est Chimu, mais pas laisser passer des idioties pareilles ! Ils racontent n'importe quoi !"
Même si l'on ne voit rien de l'or sacré des Incas, l'exposition est quand même très distrayante, intéressante, didactique, et au final assez bien fournie. Une présentation générale du Pérou ; une exposition photo sur la région de Cuzco, un grand classique ; le parcours d'un couple qui a marché plusieurs milliers de kilomètres le long du Qhapac Ñan, le grand chemin inca, pour "sensibiliser l'opinion à la préservation de ce monument", assorti de vidéos tournées par eux, sur leur état d'esprit tout au long de la marche ; une reconstitution de la salle d'attente et de la gare de Cuzco ; de nombreuses reproductions d'objets archéologiques (masques funéraires, statues, bijoux, mannequins...) ; et une immense tente sous laquelle se retrouvent, pêle-même, la tente d'Hiram Bingham, une reconstitution de la tombe du Señor de Sipan, une maquette du Machu Picchu, un mini monolithe Lanzon, des momies incas dans leur malle de voyage, et le fameux Rascar Capac, le tout dans la pénombre, au milieu des bruissements des palmiers et des cris inquiétants de la forêt amazonienne.
L'ambiance générale est donc sympathique, malgré le côté pèle-mêle, et donne facilement à voir sur de nombreux aspects du Pérou touristique. A recommander, donc, à nos amis Rouennais et Briochains.

mardi 3 novembre 2009

La momie de Rascar Capac

"Le jour où, dans un éclair éblouissant, Rascar Capac aura déchaîné sur lui-même le feu purificateur et sera retourné à son élément primitif, ce jour-là sonnera pour les impies l’heure du châtiment"...

La momie dont Hergé s'inspira pour Rascar Capac est une momie de la civilisation Paracas, ramenée en Belgique vers 1840, et cédée au Musée National d'Histoire Naturelle de Bruxelles en 1935. Elle a déjà été montrée plusieurs fois en Belgique pour des expositions sur "L'or des incas" (1990') ou "Au Pérou avec Tintin" (2003).

Oui, mais... il y en a une autre en circulation, avec les parures et les bracelets Incas d'Hergé, celle-là. Peut-être pas aussi vraie, mais bien impressionnante... Je vous présente donc la momie de Rascar Capac, croisée ce week-end !





Pour les tintinophiles, la biographie du professeur Bergamotte, membre de l'expédition Sanders - Hardmuth, est disponible ici. Je vous raconterai bientôt où j'ai rencontré cette momie.

Ca finira mal toute cette histoire, vous verrez.... Cette histoire de momies... Souvenez-vous de Tout-Ankh-Amon... Songez à tous les égyptologues qui sont morts mystérieusement après avoir ouvert le tombeau de ce Pharaon... Vous verez, la même chose arrivera à ceux qui ont violé la sépulture de cet Inca. Aussi, pourquoi ne laisse-t-on pas ces gens tranquilles ? ... Que dirions-nous si les Egyptiens ou les Péruviens venaient, chez nous, ouvrir les tombeaux de nos rois ? ... Hein, que dirions-nous ?

mercredi 28 octobre 2009

La communauté italienne du Pérou et le fascisme des années 1930 :)

Les Italiens ont formé, à partir de 1860, la plus importante communauté européenne du Pérou, avec jusqu'à 13 000 personnes en 1906, et l'une des mieux intégrées d'Amérique Latine. Il s'agissait principalement d'émigrés volontaires issus de la bourgeoisie maritime et commerciale de Ligurie, relativement bien éduqués. Les Italiens surent tirer profit du boom économique du guano puis des nitrates, entre 1890 et 1930, et participèrent au développement industriel du Pérou : au début du XXe, ils contrôlaient la moitié de l'activité bancaire, une bonne partie des assurances et des usines du pays. Tandis que les Américains dominaient le pétrole, et les Allemands la canne à sucre, en 1936 30% de l'activité économique du Pérou était aux mains des Italiens.

Réception d'une délégation militaire italienne sous le gouvernement de Benavides, dans le Collegio Raimondi.
Les années 1930, ce sont les années de montée du fascisme et du nazisme, principalement après la crise de 1929. En Europe, bien sûr, mais aussi en Amérique Latine.Avant la guerre, c'était une option politique tout à fait recommandable, principalement pour organiser les masses au sein d'un Etat corporatiste. L'organisation de partis politiques comme l'Union Revolucionaria et l'APRA a d'ailleurs été très imprégnée des idéaux fascistes, chacun selon sa sensibilité.
Le Président Benavides (1933-1939), dont le prédécesseur était d'ailleurs ouvertement fasciste, fait appel à une mission italienne pour réformer la garde civile et créer un bataillon d'assaut pour réprimer les révoltes syndicales de la CGTP. Il développe une politique d'assistance, en créant des comedores populares et la sécurité sociale ouvrière.
Les Etats-Unis surveillaient de près ces mouvements sur le continent américain. Cela leur semblait une menace plausible en 1936, très sérieuse en 1938, et confinait à la paranoïa en 1940. Leur agent écrit en 1937 que "Le Pérou est fortement attiré vers le système fasciste", en 1938 que l'objectif de l'Italie était de transformer le Pérou en une colonie italienne, et que les institutions culturelles ou sociales italiennes n'étaient que des centres de diffusion du fascisme en Amérique Latine.
Les études ont montré que cette menace était tout à fait surévaluée, l'Italie n'ayant ni les moyens, ni la volonté, ni même l'intérêt de développer le fascisme au Pérou, même si elle était en bon termes avec son président, le général Benavides. Mais lors de la campagne d'Abyssinie, qui conduit en 1935 à la condamnation de l'Italie par la Société des Nations, la communauté italienne prend fait et cause pour sa seconde patrie, et attaque violemment dans la presse la Société des Nations, exemple même de bureaucratie inutile. Réunis au sein du Nucleo di Propaganda, un groupe influent lève des fonds pour arroser les journaux d'articles favorables à l'Italie et défendant sa mission civilisatrice, sa "noble croisade" en Ethiopie. La proximité des Italiens avec le pouvoir leur assurait un bon écho, tout en limitant les critiques à l'égard de la communauté, bien acceptée dans le pays et peu menaçante ; ainsi, le préfet de Lima était-il marié à une Italienne...
Après 1937, la propagande pro-italienne décroît, ses relais péruviens n'obtiennent presque plus de financement du Sous-Secrétariat d'Etat à la Presse et à la Propagande italien, et les Etats-Unis reprennent la main sur le jeu idéologique. Associated Press et United Press International deviennent les principales sources d'information des journaux, limitant les possibilités de propagande. L'APRA critique de manière virulente la proximité de Benavides (qui ne tient que grâce au soutien des militaires) et de l'Italie. Le fascisme a très peu de relais en-dehors de la communauté italienne, sauf quelques cas isolés comme José de la Riva-Agüero. Avec le déclenchement de la seconde guerre mondiale puis l'entrée des Etats-Unis dans le conflit, le Pérou rompt avec les pays de l'Axe, et la communauté italienne n'insiste pas plus.

Cérémonie au Collegio Raimondi
Aujourd'hui, le fascisme est assez mal connu et mal compris, étant une idéologie étrangère qui ne s'est pas vraiment développée en Amérique Latine. Il reste des photos de ces années-là, où fascisme et nazisme étaient ouvertement présents au Pérou, et où les institutions culturelles, éducatives ou sociales de la communauté italienne (comme le Collegio Raimondi, la Societa di Beneficenza ou le Circolo Italiano) promouvaient l'embrigadement de la jeunesse et le culte du Duce.

Il existe également, encore aujourd'hui, un parti nazi péruvien (El Movimiento Nacional-Socialista Despierta Peru, ou MNSDP), avec pour ambition d'accomplir le rêve impérial du Vice-Royaume, mais c'est encore autre chose...
Note : la plupart des informations de ce post proviennent d'un article d'Orazio A. Ciccarelli, "Fascist Propaganda and the Italian Community in Peru during the Benavides Regime, 1933-1939", publié dans le Journal of Latin American Studies Vol 20, n°2 (nov. 1988).

lundi 26 octobre 2009

Le centre inca de Tambo Colorado

Tambo Colorado était un centre administratif et politique inca, situé dans la vallée du fleuve Pisco. Construit vers 1450, il s'articule autour d'une place trapézoïdale, et se situe à flanc de montage, contrôlant stratégiquement le passage entre la côte et la sierra.

Situé le long du chemin inca, Tambo Colorado abritait un relais pour les chasquis (les messagers qui se relayaient le long dudit chemin), une garnison, des "fonctionnaires" incas chargés d'administrer et de contrôler la production de la vallée. Sur les flancs de la montagne, le dédale de la Fortaleza (100 x 150 m) où résidait l'Inca lors de ses déplacements possède même des bains incas en pierre, véritable luxe dans cet environnement-là.
Sur la place, la présence d'un petit ushnu, construction pyramidale typiquement inca qui servait aux cérémonies, indique que le site servait aussi pour des usages rituels, et qu'il s'agissait d'un centre important. Il ne s'agit ni vraiment d'une ville, ni d'une caserne, ni d'un palais ; c'est pourquoi on parle de centre administrativo-politique pour désigner ce genre d'endroit.

Ce qui est tout à fait remarquable, c'est l'adaptation des canons architecturaux incas à l'environnement de la vallée côtière : les portes et niches conservent leur forme trapézoïdale, l'orientation des bâtiments est maintenue, mais les pierres étant rares, les constructions sont essentiellement d'adobe, et font du site l'un des mieux préservés de l'époque. Les murs conservent encore de nombreuses traces de peinture rouge, blanche et jaune -qui a donné au site son épithète de Colorado.
Je me souviens des graffitis dans une des nombreuses pièces de la Fortaleza ; un jeune homme avait écrit sur les murs, en souvenir d'une nuit qu'il avait passé sur le site... vers 1860. Ah, ces romantiques...

mercredi 21 octobre 2009

Le vin tonique Mariani à la coca du Pérou

Ne me demandez pas ce que je faisais dans les Estampes & Photographies de la BNF, épluchant les cartons du fonds Nadar de mes gants blancs. Toujours est-il que je suis tombé sur une brochure des toutes dernières années du XIXe, du journal Le Petit Marseillais qui rééditait une cinquantaine de portraits de figures contemporaines, vantant les mérites du Vin Mariani.
Ministres, députés, académiciens, évêques et archevêques, ambassadeurs, artistes, tous louaient les qualités du vin Mariani, qui mêle au vin de Bordeaux des extraits de coca du Pérou, et lui attribuaient leur vigueur, leur joie de vivre et leur verte vieillesse. Boisson tonique à l'action fortifiante, drogue légale jusqu'en 1910, le vin Mariani était particulièrement conseillé pour les personnes fatiguées, les femmes enceintes, les vieillards, les grippeux, les cyclistes ; il a inspiré le French Wine Coca, lui-même ancêtre du Coca-Cola.
Le peintre Gérôme, dessinant un de ses fameux lions, explique : "Ce qu'est devenu mon chat, qui par gourmandise a bu une bouteille de vin Mariani !". Tout est à l'avenant. Le Pape Léon XIII décernera même une médaille spéciale à Mariani !

Voici l'article élogieux de Louis de Beaumont qui accompagne la brochure :
"Bientôt le vin Mariani, ce chaud breuvage auquel le nom du vulgarisateur de la Coca reste à jamais associé, nous aura délivré de l'anémie régnante, des fatigues cérébrales, de l'épuisement nerveux, des détraquements d'estomac, et par notre sang régénéré nous verrons refleurir, avec les saines gaîtés de nos pères, leurs mâles et robustes vertus."
"L'oeuvre de vulgarisation entreprise par Mariani ne s'est pas bornée aux bienfaits du vin de Coca, à l'active propagande des propriétés de la plante désormais célèbre. L'arbuste lui-même est devenu l'objet des incessants efforts de Mariani dans le but de l'acclimater en Europe, ou tout au moins de l'introduire dans les jardins botaniques où son nom seul était connu.
Grâce à ses libéralités, de magnifiques exemplaires de L'Erythroxylon Coca, extraits des serres de son usine de Neuilly, dans lesquelles Mariani a obtenu de véritables récoltes des feuilles, des fleurs et des fruits de la plante précieuse, ont été adressés aux principaux jardins botaniques de France par les soins de la Société nationale d'acclimatation, qui a transmis au généreux donateur les remerciements des destinataires.
Les serres de Neuilly comptent plusieurs centaines de plantes de Coca de diverses provenances et variétés, à toutes les phases de leur développement ; elles sont, à ce point de vue, uniques en Europe, car de toute la flore tropicale, l'Erythroxylon Coca est peut-être l'arbuste dont la culture est la plus délicate."
La commercialisation de produits dérivés d'opium, coca et autres substances furent progressivement criminalisés et interdits au début du XXe siècle, dans la plupart des pays. La production de vin Mariani s'arrête dans les années 1930, tandis que le Tonique Mariani poursuit son chemin jusqu'en 1963.
La Bolivie mit fin à cette interdiction en 1988, ce qui entraîna l'apparition de Coincoca, une marque de produits à base de coca. Le retour du vin Mariani est réclamé par quelques promoteurs de la dépénalisation.

vendredi 16 octobre 2009

Irving Penn au Pérou, 1948

Irving Penn, le célèbre photographe de mode (en particulier à Vogue) est décédé début octobre, à l'âge de 92 ans. Photographe de studio, il avait réalisé, dès 1948, plusieurs séries de portraits à Cusco. Il réalise d'autres voyages au Dahomey en 1967, puis en Nouvelle-Guinée ou au Maroc dans les années 1970.

Parmi les photos du Pérou, on note ces Cuzco Children, ces enfants à l'air trop grave, posant comme un vieux couple, photo vendue aux enchères 529 000 dollars l'année dernière.

Cuzco family, Peru, Christmas, 1948.

Le Top 100 des monuments en danger dans le monde

"Quel est le point commun entre la Sagrada Familia de Gaudi, à Barcelone, les maisons de geishas à Kyoto, le Machu Picchu péruvien, le centre historique de Séville et la route de Saint-Jacques-de-Compostelle ? Tous figurent sur la liste 2010 du World Monument Fund (WMF) des sites d'héritage culturel en danger. Le choix est très hétéroclite. On y trouve aussi bien des lieux vieux de deux millions d'années, comme la grotte Wonder werk en Afrique du Sud, que des sites d'architecture moderne, tel le Sanatorium Joseph Lemaire conçu par Frank Lloyd Wright en Belgique. La liste comprend aussi des sites touchés par des conflits et des catastrophes naturelles : le cimetière de La Nouvelle-Orléans, le fort hollandais de Batticaloa, au Sri Lanka, et le minaret al-Hadba à Mossoul, en Irak.

L'établissement de ce palmarès a été concocté par cinq experts, notamment le conservateur des Monuments historiques, Pierre-André Lablaude. Près de 47 pays sont montrés du doigt, parmi lesquels la France, pour l'église de Saint-Martin-des-Puits et l'hôtel de Monnaies, à Villemagne-l'Argentière, dans le Languedoc."
Le Figaro, 16 octobre 2009.

Ils pourraient engager un traducteur, parce que "cultural heritage" ne se traduit pas littéralement, mais signifie "patrimoine culturel" en français... Bref. Le WMF est une organisation privée qui finance des projets de restauration et de préservation de très nombreux monuments d'envergure mondiale. Le tourisme de masse est évidemment l'un des grands dangers qui menace les sites, mais est loin d'être le seul : négligences, vandalisme, conflits, croissance urbaine (il suffit d'une tour à plusieurs kilomètres pour gâcher l'intégrité visuelle d'un site), catastrophes naturelles, conséquences envisageables du réchauffement climatique...
Le WMF publie donc tous les deux ans une liste du "top 100" des monuments en danger, choix subjectif de sites à suivre particulièrement. En 2010, il y a en tout 8 monuments péruviens sur cette liste (seuls les Etats-Unis font "pire" avec 9 monuments).

Les nominés péruviens sont :
- Chanquillo (ou Chankillo), un site archéologique comprenant un observatoire,
- Le sanctuaire historique de Machu Picchu,
- Tambo Colorado, un centre administratif inca situé sur la côte ;
Je profite de l'occasion pour vous annoncer de prochains articles sur ces trois sites que j'ai pu visiter. Pour le quatrième, le sanctuaire de Pachacamac, au sud de Lima, se reporter ici et :)
- l'église jésuite de San José y San Javier, dans le département de Nazca. Construite vers 1740, elle voit l'expulsion des Jésuites en 1767, souffre plusieurs tremblements de terre jusqu'au XXe, puis est abandonnée après la réforme agraire de 1968. L'église est en ruine, mais sa façade baroque est vraiment superbe ; cliquez sur le lien pour voir quelques photos.
- Situation similaire pour l'église jésuite Santa Cruz de Jerusalén de Juli, près du lac Titicaca (photo), et l'église San Francisco de Asis de Marcapata, sous surveillance ;
- Enfin, le site archéologique de Pikillaqta, proche de Cusco, est endommagé par les groupes de lamas qui y viennent paître, et les troupeaux de touristes qui se développent.

Le travail de la WMF est donc complémentaire de l'UNESCO et de son Centre du Patrimoine Mondial, même si son "Top 100" ne recouvre pas la Liste du patrimoine mondial. Le Centre du Patrimoine Mondial n'a que le pouvoir d'inscrire un site sur la liste, ou de le placer sur la liste du patrimoine en péril. La menace est souvent suffisante pour inciter les Etats à améliorer la situation, mais dans les pays en voie de développement, les moyens ne suffisent pas ; parfois, les techniques ne sont pas maîtrisées. Tombouctou ou Chan Chan, villes d'argile, sont trop fragiles pour qu'on puisse les restaurer sans altérer leur authenticité, ou ce que l'on appelle "l'esprit du lieu"... Des initiatives privées comme celle-ci sont donc les bienvenues.

lundi 12 octobre 2009

Yuyanapaq, pour se souvenir, 1980 - 2000. Sentier Lumineux et devoir de mémoire...

"L'exposition photographique de la Commission de la vérité présente des images de toutes les années de guerre, dans un recueil qui montre les meilleurs reportages de 1980 à 2000. Je visite l'exposition avec l'historien Iván Hinojosa, un matin où elle est présentée à un groupe d'étudiants. Les enfants ont environ dix-huit ans, cette guerre ne fait donc pas partie de leurs souvenirs. Ils observent l'exposition avec un intérêt muséographique. Au contraire, pour les gens de trente ans ou plus, c'est une expérience horrifiante. Notre mémoire avait essayé d'endormir ces images.

De nombreuses photos paraissent tirées d'un film gore avec leurs corps démembrés et ensanglantés. Sur certaines, il y a tant de cadavres qu'on ne peut pas les compter : les armes, les corps mutilés, les prisons sont des motifs récurrents. Sur une image apparaissent des soldats encagoulés chargeant des cercueils dans un camion. Sur une autre, un hameau de montagne rasé par le Sentier, encore fumant.

Les paysans assassinèrent les journalistes sans armes, de leurs propres mains. Mais cela n'est rien. Sans aucun doute, le plus macabre de l'exposition ce sont les salles audio.Une série de huit photos documente le massacre d'Uchuraccay, perpétré par erreur par les paysans d'un petit village, le 26 janvier 1983. Les victimes furent huit journalistes que les paysans prirent pour des terroristes. Un des journalistes, Willy Reto, réussit à prendre une série de photos alors qu'il marchait vers la mort.

La première image est une scène rurale. Des paysans marchent à travers de pacifiques versants de montagne. Le ciel est gris, les champs verts. Quelques-uns des journalistes apparaissent dans les images suivantes. Ils sont de dos, cadrés au-dessus des hanches. Il y a quelques paysans avec eux, et une femme en jupe et poncho. La situation est confuse. Quelqu'un porte une corde. Les journalistes lèvent les mains en l'air et laissent leurs sacs à dos de côté. Ils essayent de parler avec la femme. Les images sont désormais prises depuis le sol. Quelqu'un est agenouillé. Il y a un mur de pierre. La dernière photo n'est qu'une tâche d'encre.

Dans la première, on entend des voix d'enfants. Des enfants qui rappellent les tueries, les viols et les tortures. Sur une photo, un gamin armé d'un fusil de bois souffle les bougies d'un gâteau. C'est la célébration de l'anniversaire du Président Gonzalo dans la prison de San Pedro. Sur une autre, un groupe d'enfants des bidonvilles assiste à un cours d'éducation civique. Deux soldats armés de fusils et un sous-officier, pistolet à la ceinture, leur montrent le drapeau national.

Plus loin se trouve la salle dédiée à María Elena Moyano, une dirigeante de gauche de la communauté de Villa El Salvador, un district du sud de Lima. Dans la salle, on entend un de ses derniers discours. Elle demande que ceux qui s’opposent aux dirigeants le disent, qu’ils en discutent, mais qu'ils ne tuent pas leurs rivaux. María Elena fut assassinée et son cadavre dynamité en 1992.

Dans la dernière salle, alors que l'on croit que le pire est passé, on trouve une série de portraits. Des photographies de gens anonymes. On entend un murmure indéfini, un bruit blanc, comme le bourdonnement d'un essaim. Au fur et à mesure que l'on s'approche des photos, on distingue petit à petit des voix, puis leurs récits. Chaque photo a le sien, mais il faut s'approcher. Dans chaque photo il y a un visage que l'on n'a jamais vu et une histoire que l'on n'a jamais su, une histoire qui nous raconte, sans épargner les détails sanglants, les coups nocturnes à la porte, les mains accrochées aux bottes, les larmes qu’ils ont avalées.

Ce sont les disparus."


Santiago Roncagliolo, La cuarta espada, 2007

Pour les hispanophones, une BD inspirée du massacre d'Ucharracay est en ligne ici. Et une présentation de l'exposition Yuyanapaq, .

jeudi 8 octobre 2009

Edilberto Mérida et l'Expressionnisme indien

Le cri du peuple, vers 1970.


Edilberto Mérida, né à Cusco en 1927, est mort en juin 2009, prenant de court les organisateurs d'une exposition qui lui était consacrée à la municipalité de Pueblo Libre. Sculpteur autodidacte, il a créé un style particulier, que l'on appelle l'expressionnisme indien, très marqué par la condition sociale de la paysannerie des années 1960 et 1970. Ses personnages d'argile ont les pommettes saillantes, les mains et les pieds disproportionnés, pour mieux marquer leur condition d'hommes de la terre, rappeler la difficulté de leur vie quotidienne.



Parmi ses oeuvres, on trouve d'une part des sculptures à forte revendication sociale, marquées par la pauvreté et la faim des paysans, comme ce cri du peuple ci-dessus ; et d'autre part, des scènes religieuses, des Crucifiés aux traits andins, rapprochant le christianisme des souffrances quotidiennes de la population.
Mérida avait reçu, depuis 40 ans, un grand nombre de récompenses pour son travail ; une université américaine l'avait fait Docteur Honoris Causa en Beaux-Arts, il avait était élevé successivement aux rangs de Grand-Maître puis Amauta (la reconnaissance suprême) en artisanat péruvien, et avait même été reconnu, en 2002, "patrimoine culturel vivant de la Nation".

Original, son travail ne disparait pas totalement avec lui, puisque sa fille Maria Antonieta Mérida, sculpteur et restauratrice d'objets d'art (je ne parviens pas à mettre sculpteur au féminin, et il est accepté comme ça), a poursuivi son oeuvre mais dans un style plus religieux et plus léger à la fois, avec l'emploi d'or par exemple, qui adoucit la violence des oeuvres de son père. Personnellement, je suis admiratif de ce crucifix-là, avec l'angelot volant pour apporter au Christ à boire :

mardi 29 septembre 2009

"La falsification des Tupac" ou l'incomparable rayonnement culturel de la France au Pérou

Toujours soucieuse d'animer une vie culturelle intense et exigeante, l'Alliance Française de Lima accueillait, cet été, une exposition de l'artiste péruvien Javi Vargas Sotomayor, intitulée "La falsificación de las Túpac". Túpac Amaru II, suite à son soulèvement en 1780, est un symbole de rébellion et d'insurrection au Pérou ; un précurseur de l'indépendance. Sa révolte a d'ailleurs inspiré le Mouvement Révolutionnaire Túpac Amaru (MRTA), contemporain au Sentier Lumineux, dans les années 1980-2000 (et qui n'était pas tendre non plus).
Le MHOL (Movimiento Homosexual de Lima, l'équivalent péruvien d'Act-Up) estime que 500 homosexuels ont été tués durant les années de violence politique, par le Sentier Lumineux et le MRTA. Partant de là, notre artiste a voulu travestir le portrait de Túpac Amaru, dans un processus "drag" (le sous-titre de l'exposition est d'ailleurs "Stratégies queer-camp"). Voici par exemple Dina-Amaru et Marilyn-Amaru (Dina Paucar étant une célèbre chanteuse folklorique rousse) :




Selon l'artiste, je cite, l'exposition "propose de remettre en question et déstabiliser le statut des représentations hégémoniques, en cherchant à montrer les catégories comme des modèles culturels, dont les représentations passent par un circuit politique de production, régulation et consommation. Elle se confronte au pouvoir des représentations patriarcales et militaristes, ainsi qu'à la publicité de la consommation néolibérale".
La virilité est un élément essentiel du guerrier et du héros péruvien, une virilité idéalisée, surhumaine. L'artiste cherche donc à la "falsifier"en restituant la dualité de genre à travers un métissage avec ses idéaux féminins ; bref, à supprimer la dichotomie entre hommes et femmes. Si j'ai bien compris. J'avoue être assez peu perméable aux débats idéologiques portant sur la subversion de genre.



Voici maintenant "La Velasco", face féminine du général à la tête du Gouvernement Révolutionnaire des Forces Armées dans les années 1970, et plus bas, le triptyque "Ton corps est un champ de bataille", allusion à l'écartèlement de Tupac Amaru sur la place d'armes de Cuzco. C'est saisissant.
Le Collectif Contranaturas a crié à la censure après le retrait de l'installation vidéo qui accompagnait les tableaux par l'Alliance Française, suite à plusieurs plaintes de pères de famille, ce qui traduirait la politique "discriminatoire et homophobe" de l'AF. C'est étrange, parce que j'ai quand même pu voir cette "performance" en visitant l'expo dans ses derniers jours. Les Contranaturas ont raison : il n'y a pas de nu qui pourrait choquer de jeunes enfants. En revanche, des travestis en bas résille qui se roulent par terre en se léchant goulument, et en poussant des feulements libidineux, si.

Remercions donc l'Alliance Française de Miraflores pour nous proposer une prise de risque aussi audacieuse, qui nous offre une vision du "corps comme simulacre cosmétique et parodique d'identités qui se moquent du binarisme sexuel des identifications de genre (hétéronormatives)". Le rayonnement culturel de la France ne se dément pas, moins encore que l'extrême acuité de jugement de nos attachés culturels, dont la programmation reste à la pointe du progressisme artistique.



Pour les plus dérangés, l'artiste a un site internet où il présente d'autres oeuvres, mais vous devrez le chercher vous-même...

lundi 28 septembre 2009

Une nouvelle aventure du pezweon

lundi 21 septembre 2009

El Pezweon

L'un des livres les plus vendus au Pérou, ces derniers temps, ce n'est pas le dernier essai de Mario Vargas Llosa... C'est un petit livre sur les aventures du pezweon. Pour comprendre, il faut savoir qu'un des diminutifs affectueux avec lesquels on appelle les gens, ce peut être "huevon" (ou weon, ou won, ou juste on : couillon mais en plus affectueux, comme je vous le disais) ; il faut aussi savoir qu'il existe un "pues" intempestif et très péruvien, qui peut aussi donner "pe", pez", "pueeeees" : "sé conciente pe" pourra ainsi se traduire par "soit conscient, quoi" ; par un intraduisible "yaaaa, pueees" ("vas-y, allezzzzz") accompagné de la bonne accentuation, on finira par vous dire ce que vous attendiez. On peut évidemment combiner en fin de phrase ces deux interjection : cela donne le fameux "pez weon".

Qui est ce huevon?
C'est le pezweon, pezweon.
Un poisson (pez en español) avec une paire de testicules roses (ce qui se dit huevon), que tout le monde a sur les lèvres.
Toi et tes amis, vous le nommez chaque fois que vous terminez une phrase.
Il n'a aucune expression.
Il peut lui arriver plein de choses, il aura toujours la même tête.
Il ne sourit pas.
Il ne pleure pas.
Il ne nage pas.
Il flotte.
C'est le pezweon, pezweon !

Les aventures du pezweon, diffusées dans le journal de la Catolica, sur facebook et dans le petit "Livre du pezweon", sont toutes simples : une bande de trois vignettes au maximum, une mise en situation silencieuce, à la fin de laquelle quelqu'un finit par s'écrier : "mais fais quelque chose, pezweon !" Par exemple, ici, le poissoncouillon est bien entouré. "Présente tes amies, pezweon !"

L'humour péruvien existe donc : vous venez de le rencontrer :)

mercredi 16 septembre 2009

Le Pérou retourne dans les souvenirs...

... j'ai oublié de signaler la fin de mon séjour au Pérou, deux superbes mois passés entre mon stage au Musée national d'archéologie, d'anthropologie et d'histoire, quelques excursions durant les week-ends, et les retrouvailles avec mis patas del año pasado.
Le blog continue : il y aura de quoi faire en présentant les collections du musées, divers endroits du Pérou, des voyages, des chansons, des découvertes... comme d'habitude !

A très bientôt !

François

jeudi 10 septembre 2009

Máncora, un film de Ricardo de Montreuil

Le cinéaste péruvien Ricardo de Montreuil fait partie des 20 hispaniques les plus en vue d'Holliwood, bien qu'il n'ait que deux films à son actif : "La mujer de mi hermano" (2006), adaptation du sulfureux Jaime Baily, gros succès dont le titre est déjà tout un programme ; et "Máncora" (2008), qui a ouvert le dernier Festival de Sundance.
L'histoire est assez simple : Santiago est un jeune liménien dont le père vient de se suicider. Il étouffe dans l'hiver gris de la capitale et ses remords.
Débarquant de New York, sa demie-soeur Ximena, photographe espagnole, et son mari Iñigo le rejoignent alors qu'il décide de fuir Lima, et de se changer les idées dans la station balnéaire de Máncora, tout au nord du Pérou.
Dans ce paradis artificiel tourné vers l'Occident, cette belle jeunesse est entraînée dans une spirale d'excès, de drogues, de sexe et de jalousie. Et Santiago ne découvrira le sens de la vie qu'en se brûlant les aîles...

Ca ressemble un peu au film mexicain "Y tu mama también" (2001) (un road-movie avec une fille et deux garçons argentés qui traversent un pays qui n'est plus trop le leur, vers une plage et des relations faciles), peut-être en moins bien... malgré les images superbes... La philosophie du film n'est, somme toute, guère plus approfondie que dans Brice de Nice.

Les scènes de soirées, de drogue et de violence maintiennent un certain rythme au film... malgré tout, ça reste une vision étrange du Pérou, vu de l'extérieur, vu de cette frange occidentalisée et décadente de la population liménienne. D'ailleurs, deux des trois principaux personnages sont étrangers, ce qui a été vu comme une "blanchisation" de l'histoire. Il n'en faut pas plus à certains Péruviens (en particulier aux exilés) pour y voir des relents de racisme... Et les critique fusent, comme chaque fois qu'il y a un film sur le Pérou :)

Le film sort actuellement, en septembre 2009, dans les salles péruviennes. Le public intéressé -et averti- pourra également voir la bande-annonce, qui résume en montrant presque tout :

mercredi 9 septembre 2009

Los heraldos negros (César Vallejo)

L
Los Heraldos Negros, de César Vallejo (1917)

Hay golpes en la vida, tan fuertes... ¡Yo no sé!
Golpes como del odio de Dios; como si ante ellos,
la resaca de todo lo sufrido
se empozara en el alma... ¡Yo no sé!

Son pocos; pero son... Abren zanjas oscuras
en el rostro más fiero y en el lomo más fuerte.
Serán tal vez los potros de bárbaros Atilas;
o los heraldos negros que nos manda la Muerte.

Son las caídas hondas de los Cristos del alma
de alguna fe adorable que el Destino blasfema.
Esos golpes sangrientos son las crepitaciones
de algún pan que en la puerta del horno se nos quema.

Y el hombre... Pobre... ¡pobre! Vuelve los ojos, como
cuando por sobre el hombro nos llama una palmada;
vuelve los ojos locos, y todo lo vivido
se empoza, como charco de culpa, en la mirada.

Hay golpes en la vida, tan fuertes... ¡Yo no sé!


Les hérauts noirs

Il y a, dans la vie, des coups si forts... Moi je ne sais !
Des coups comme de Dieu la haine ; comme si avant eux
le ressac de tout ce qui fut souffert
se déposait dans l'âme... Moi je ne sais !

Ils sont peu nombreux ; mais ils sont... Ils creusent d'obscurs sillons
sur le plus fier visage, sur le dos le plus fort.
Ils sont parfois les poulains de barbares attilas ;
ou bien les hérauts noirs que la Mort nous envoie.

Ce sont les chutes profondes des Christs de l'âme,
d'une adorable foi que le Destin blasphème.
Ces coups sanglants sont les crépitations
d'un pain brûlant pour nous à la porte du four.

Et l'homme... Pauvre... Pauvre ! Il tourne les yeux, comme
quand sur l'épaule un battement de main nous appelle ;
il tourne des yeux fous, et tout ce qu'il vécut
se dépose, comme une flaque de remords, dans le Regard.

Il y a des coups dans la vie, si forts... Moi je ne sais!

(Traduction Jean-Jacques Dorio et Jean Dif)

Quelques liens péruviens

Pour les amateurs de Pérou, voici quelques liens supplémentaires :

- Lima Delhi, d'un monde à l'autre : deux Sciences Po de 3e année qui prennent la relève, l'une au Pérou et l'autre en Inde... bonne continuation à toi Jennifer !

- Les Peuples du Soleil : un "blog consacré aux fictions mettant en scène des peuples précolombiens" : on y découvre des perles, l'imagination des auteurs de science-fiction étant débordante...

-(H)OMBRES, ou "huit mois au coeur des classes laborieuses" : Un camarade du Nouveau Parti Anticapitaliste à la recherche des luttes sociales d'Amérique du Sud, et dont le voyage vient de s'achever. Je viens de lire aujourd'hui un entretien de Michel Foucault de 1975, republié dans Le Point le mois dernier (disponible ici), qui éclaire le sens du blog : un désir de révolution, l'envie de trouver des révolutionnaires "à la française" au Pérou ou en Bolivie (et la déception lorsqu'on se confronte aux réalités^^).

- Patxi et son bel esprit critique, que je n'avais pas encore cités (la censure politique, sans doute), il me le pardonnera.

- Peru vs Francia : Un Péruvien vivant en France et comparant nos deux pays (en espagnol) : une étude intéressante !

mardi 8 septembre 2009

Petit-déjeuner avec la maçonnerie française

Chronique de Guillermo Giacosa (un journaliste argentin qui vit et travaille au Pérou depuis plusieurs décennies), publiée dans Peru21 le 15 août dernier.

C'est arrivé durant mon premier séjour en France, en 1962, par une matinée ensoleillée, dans la maison que les parents de Catherine, ma petite amie, avaient à Vouvray. Alors que nous nous préparions pour visiter la région, elle m'annonça que Patrick, un ancien employé de son père, passerait pour déposer des affaires et en profiterait pour prendre le petit-déjeuner avec nous. En information annexe, Catherine me déclara en français que Patrick était "maçon". A cette époque, la masoneria, qui aujourd'hui ressemble beaucoup au Lion's Club -toutes mes excuses aux francs-maçons et aux lions si je me trompe, mais je le vois comme ça- était pour moi une passionnante société secrète que je rattachais au général José de San Martin, à quelques français comme Montesquieu et aux Templiers. En tout cas, lorsque Patrick arriva il ne ressemblait en rien aux mystérieux francs-maçons de mon imagination. C'était un homme ordinaire, assez usé par la vie, un peu rustre et en rien loquace. J'attribuai immédiatement cette dernière caractéristique aux secrets que devaient garder les membres de cette loge, mais je décidai de ne pas m'arrêter là. Après le petit-déjeuner, je prolongeai la conversation à table, ce qui inquiéta Catherine qui avait prévu d'autres choses pour la matinée. Je lui posai mille questions à double sens, auxquelles le maçon Patrick, qui ne semblait pas les comprendre, répondait très simplement. Soit j'étais très lourdaud, soit ce Patrick était un maître dans l'art de l'évasion. Ses références aux fils à plomb, aux briques et au ciment ne collaient pas toujours avec mes interprétations. Parfois si, et je m'en réjouissais. C'est par un "Guillermo, il faut y aller maintenant" que Catherine interrompit mon interrogatoire de l'énigmatique Patrick.

A peine était-il parti que je demandai : "Il est vraiment maçon ?". Au "oui" de Catherine, je fis : "Il me semblait bien rustre pour l'être."
"Pourquoi, en Argentine il y a une université pour les maçons ?"
"Non, mais je pensais que c'étaient des gens d'un autre niveau."
"Bon, pour poser des briques, il ne faut pas avoir lu Héraclite", fit-elle en souriant.
Ce fut, comme toujours, le brave Héraclite qui alluma ma lanterne.
"Et quel est son travail ?" demandai-je.
"Il est maçon, que veux-tu qu'il fasse d'autre ? Tu es plus bête que d'habitude, aujourd'hui."
Silence, honte, et nouvelle question :
"Il n'appartient pas à la loge secrète à laquelle appartenaient plusieurs révolutionnaires français ? Il n'appartient pas à la maçonnerie ?"
Catherine s'illumina et éclata de rire, un rire qui ne s'arrêta que plusieurs heures plus tard, et auquel je m'associai rapidement.
"Celle-là, on l'appelle franc-maçonnerie et ses membres sont des francs-maçons, pas des maçons. Les maçons sont tout simplement des plâtriers", me dit-elle.

Je suppose que le pauvre Patrick n'apprit jamais la confusion de son interlocuteur argentin et affirma même qu'il m'avait trouvé extraordinairement sympathique -personne ne lui avait jamais prêté autant d'attention- même si, il faut bien le révéler, il avoua n'avoir jamais rencontré une personne si intéressée par la maçonnerie.

lundi 7 septembre 2009

Caral, encore...

Ruth Shady, l'archéologue en chef de Caral, affirme qu'à l'époque on y parlait un pré-proto-quechua... Elle tient vraiment à tout faire remonter à Caral ! Elle a déjà trouvé le port, bientôt elle va nous déterrer le marché de Caral...
En attendant, elle participe au Forum de la biodiversité péruvienne et du biocommerce, sur le thème "Caral : Biodiversité en usage depuis 5 000 ans", pour montrer que Caral avait déjà réussi à assurer son développement durable, ainsi qu'une gestion transversale du territoire et de ses ressources, il y a cinq millénaires...

Parlait-on quechua dans l'empire wari ?


Pour mieux comprendre jusqu'où peut aller l'imagination archéologique, voici les résumés de deux grands discours : ceux d'Isbell et de Cerrón-Palomino. Chacun à sa manière réfléchissait sur les origines du quechua et de l'aimara, au-delà des données habituelles sur les Incas. Je vous préviens d'avance : le niveau était assez haut, ce n'est pas facilement résumable et explicable... Pour les courageux spécialistes qui suivent encore, voici :



William Isbell est le grand spécialiste de Wari, et de tous les conférenciers archéologues, c'est celui qui avait fait, me semble-t-il, le plus grand travail interdisciplinaire. Suite à ses récentes fouilles et aux datations au carbone 14 obtenues, il propose une nouvelle chronologie pour Wari, associée à une réflexion sur la diffusion lin
guïstique :


(1) 550 - 650 : Nasca - Huarpa. Nasca, sur la côte sud, et Huarpa, dans la sierra sud, s'associent dans une sorte de fédération bilingue qui devriendra Wari (les Nasca parlant un proto-aimara, et les Huarpa un proto-quechua).
(2) 650 - 725 : Chakipampa. Les Nasca perdent de l'importance au sein de la fédération (et l'aimara avec eux), tandis que Wari commence une période d'expansion et de colonisation vers le sud, avec administration directe des territoires occupés. Logiquement, le quechua se diffuse aussi vers le sud.
(3) 700 - 775 : Incursion. Suite à un "concile oecuménique" entre Wari et Tiwanaku, les deux empires adoptent un nouveau système religieux, dont la meilleure représentation est le Dios de los Báculos. Dans l'empire wari, la communauté linguistique quechua se maintient grâce aux mouvements réguliers de population : service militaire, travaux communs, rituels dans des centres religieux comme Pachacamac...
(4) 775 - 1000 : Post-Incursion Wari. Cette période est marquée par l'administration indirecte du territoire, l'intégration des populations reposant davantage sur les valeurs religieuses.
Cela permet d'expliquer pourquoi l'on a deux zones de quechua : un nord assez fragmenté (lieu de contrôle indirect et d'émergence de nouvelles entités politiques) et un sud plus unifié (homogénéisation linguïstique entre Wari et ses colonies).


Replacé dans son contexte, la démonstration est claire, sa causalité évidente. Mais ce qui est intéressant, c'est d'entendre le lendemain Rodolfo Cerron-Palomino, éminent linguïste de la Catolica, démontrer quasiment l'opposé !



Grâce à ses études sur l'onomastique andine, il démont(r)e bien des choses. Pour résumer la situation :
- Le Puquina vient du pourtour du lac Titicaca .
- L'Aimara est originaire de la côte centro-sud et des proches montagnes (Lima, Ica) ;
- Le Quechua vient de la région centro-sud (Chincha).
Pour Cerron-Palomino, l'aimara trouve ses origines dans la côte, entre Lima et Ica ; lors du processus de nazquisation d'Ayacucho (la première phase d'Isbell), c'est l'aimara qui devient la langue de Wari, et est diffusée lors de l'expansion vers la sierra sud. Il en veut pour preuve la diffusion simultanée de l'agriculture en terrasses, et de toponymes comme "huarochiri" (le constructeur de terrasses) nettement aimara.
L'expansion Wari entraîne l'expansion de l'aimara. En-dehors de cette période, on ne trouve pas de trace antérieure de l'aimara en Bolivie : c'est donc très probablement une autre langue, le Puquina, qui était parlée de la Bolivie jusqu'à Sicuani et au cañon de Colca avant d'être "aimarisée".
Vers 1000, à la chute de Tiahuanaco, des chefs parlant puquina migrent vers la région wari, où ils se retrouvent en minorité linguïstique et épousent des femmes aimara. Cette élite donne naissance aux premiers Incas, qui ont donc l'aimara comme langue maternelle. Ce n'est qu'à partir des expéditions de Pachacutec, vers 1440, que les Incas décident d'adopter et de diffuser le quechua, omniprésent dans les terres conquises, et d'en faire la seule langue de l'empire.

Voilà qui fait bien bouger les lignes...
Les exposés du Symposium fourniront la matière du prochain Boletin de Arqueologia PUCP, qui fera largement le point sur la question.

mardi 1 septembre 2009

Simposio de Arqueología PUCP

La Católica organisait ce week-end son 7e Symposium international d'archéologie. A la suite du symposium de Cambridge qui traitait d'Archéologie et linguïstique dans les andes, en 2008, place à Langues et sociétés dans l'Ancien Pérou. De nombreux intervenants d'universités américaines, européennes et japonaises assez prestigieuses (Cambridge et Yale pour les plus connues), mais surtout la plupart des pontes de l'archéologie andine : Burger, Isbell, Makowski, Kaulicke, Lau, Stanish... les connaisseurs apprécieront !
L'idée générale était de parvenir à un meilleur dialogue entre l'archéologie et d'autres disciplines : linguïstique, ethnohistoire, génétique... pari réussi ! Et surtout, comme il s'agit d'une rencontre entre spécialistes de haut vol, on est au courant des dernières avancées scientifiques. Et cela évolue pas mal...

Actuellement, il existe deux grandes familles de langues préhispaniques dans les Andes : le Quechua et l'Aimara. Au XVIe, de nombreuses autres langues étaient parlées, principalement au nord du Pérou. En étudiant les convergences entre quechua et aimara, les relations entre l'expansion d'une culture et celle de sa langue, l'onomastique andine (toponymie, noms de curacas consignés dans les registres)..., on peut établir des hypothèses très intéressantes. Par exemple, on sait aujourd'hui que la langue maternelle des premiers Incas était l'aimara, et qu'ils n'ont parlé quechua qu'à partir de Pachacutec (vers 1440) ; inutile de vous dire que lorsque les linguïstes ont publié leurs travaux, ils ont été mal accueillis à Cusco... On ne brise pas impunément un symbole national.

Les hypothèses présentées lors du Symposium (qui fourniront la matière au prochain Boletín de Arqueología de la PUCP) étaient nombreuses et enrichissantes. Pour mieux comprendre jusqu'où peut aller l'imagination archéologique, je vous présenterai bientôt les résumés de deux grands discours : ceux d'Isbell et de Cerrón-Palomino. Du très haut niveau.

dimanche 30 août 2009

Simposio de Arqueología

Je suis bien occupé en ce moment :)

mardi 25 août 2009

Union de la descendande impériale inca et de la maison des Loyola y Borja

Ce tableau évoque des événements du XVIe siècle qui ont été représentés à de nombreuses reprises. Il montre l'union de lignages nobles espagnols, les Loyola y Borja proches de la Compagnie de Jésus, et de la descendance impériale inca.
Dans la partie centrale, le fondateur des Jésuites, Saint Ignace de Loyola, apparaît. A ses pieds, son neveu Martín García de Loyola et son épouse Beatriz Ñústa, fille de Sayri Túpac, que l'on distingue dans la partie supérieure gauche à côté de son frère Túpac Amaru I. A ses côtés, l'épouse de Sayri Túpac, sa cousine pour les uns et sa soeur selon les autres, María Cusi Huaycary, qui porte un oiseau à la main.
Sur la droite, on distingue Juan Borja, descendant de San Francisco de Borja dont on voit le crâne. Juan, qui porte la Croix de Santiago, est aux côtés de Lorenza Ñusta de Loyola, qu'il a épousée en Espagne et dont on voit les noces dans la partie supérieure droite.
Achevant la composition, le chiffre de la Compagnie de Jésus, qui affirme l'union espagnole et indienne, s'accorde avec le poids social des combinations généalogiques de l'époque.
On voit ainsi le contact des Jésuites avec la noblesse indigène, ce que l'on peut également interpréter comme une forme de retour ou de permanence des symboles antérieurs au monde hispanique.
Les vêtements de Beatriz sont tenus par un tupu -une broche inca- et décorés de tocapus -des motifs textiles incas- qui ont été interprétés comme un système de symboles personnels ou, plus récemment, de hiéraldique.

Tiré du catalogue du Musée Pedro de Osma

samedi 22 août 2009

La diablada est-elle bolivienne ?

Demain soir aura lieu la finale du concours de Miss Univers, et la candidate péruvienne, Karen Schwarz, défilera dans le costume traditionnel de la diablada. La diablada est une danse des hauts plateaux andins, dansée aussi bien au Pérou qu'en Bolivie ou au Chili. Elle tire ses origines d'une danse catalane du XVIe siècle, el Ball de diables, adaptée par les missionnaires, en particulier Jésuites, pour l'évangélisation du Nouveau Monde. Le thème de la diablada est la lutte entre l'Archange Saint Michel et Lucifer, accompagnés chacun d'anges et de démons (représentant les sept péchés capitaux), et la victoire finale des anges.
La diablada est donc très liée au catholicisme. En Bolivie, elle est particulièrement dansée lors du Carnaval d'Oruro, qui a été déclaré Patrimoine immatériel de l'humanité en 2001. Miss Bolivie 1990 a participé au concours Miss Univers en portant le costume de la diablad
a ; Miss Chili 1983 et 1989 également ; le 10 août dernier, la candidate péruvienne a choisi ce même costume.
Mais que ne vit-on pas ! Les foudres d'Evo Morales tombèrent sur la pauvre miss, accusée de plagiat, et de "s'approprier induement le patrimoine culturel bolivien". Menaces, pressions, acharnement médiatique : le gouvernement bolivien s'est déclaré en état d'urgence pour défendre "son" costume, et parle depuis plusieurs semaines de déposer une demande légale devant la Cour pénale internationale de La Haye, la Communauté andine des Nations et l'Organisation mondiale de la propriété intellectuelle. Sérieux et indignés. Il y a quand même des jours où on préfère être au Pérou... Actuellement, la Paz et Puno rivalisent d'événements, à qui réunira le plus grand nombre de danseurs de diablada.
L'année dernière, lors de la Noche Cultural de l'Universidad Católica, les étudiants d'Humanités avaient choisi de danser la diablada. Voici donc un apercu de cette danse :


Une deuxième version, plus "professionnelle" :




vendredi 21 août 2009

Maicito, eres peruano como yo

J'aimais beaucoup Pata Amarilla, un groupe de Huánuco (dans la sierra centrale du Pérou) qui chantait des huaynos un peu "modernisés" (si vous vous rappelez Alpaquitay...). Il semble que le chanteur, Pelo d'Ambrosio, ait continué l'aventure en solo ; voici Maicito, une chanson sortie fin 2008 dédiée à la vallée du Mantaro et au maïs, et filmée entre Huánuco et Huancayo. Les connaisseurs reconnaîtront les danseurs de Huancayo en train de zapatéer...

Ay, maicito, eres peruano como yo,
Ay, Maicito, eres serrano como yo...